Saint Phalle
Catherine Millet Catherine Millet

3/6/7/8
François ARNAL
« L'esprit magique »
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par Catherine Millet

La distance peut aussi être celle de l'archéologue qui fouille les vestiges d'une civilisation. Entre lui et les objets qu'il manipule il y a le gouffre qui sépare un savoir récemment acquis d'un savoir perdu, et entre les objets mêmes, des lacunes qui empêchent de les raccorder complè- tement les uns aux autres. Arnal a adopté cette position de l'archéologue. Dans le courant des années soixante, il avait imaginé une sorte de bande dessinée dont les héros étaient les Meeps. Une vingtaine d'années plus tard, il retrouve ces personnages invisibles (ils n'apparaissent jamais en tant que tels, mais toujours au travers de leurs productions ou de la description de leur milieu). De La Naissance jusqu'aux Tombes des Meeps, sans oublier leur Carnet de voyage, ni même leur Espérance, tout un cycle s'accomplit et ne cesse de recommencer. En vérité, depuis le milieu des années quatre-vingt, tous les ensembles de tableaux et de sculptures reprennent, mélangent et métamorphosent des éléments que l'on pouvait déjà repérer dans les oeuvres du début. Arnal reparcourt son propre chemin, comme pour l'éclairer (l'éclaircir aussi, si l'on considère l'évolution de sa palette), et y ménager de nouvelles ouvertures. Rien n'est plus troublant que de reconnaître dans l'impressionnant ensemble de sculptures pneumatiques des Meeps, sorte de déploiement muséologique de leurs ustensiles, des « objets » qui structuraient déjà, par exemple, des tableaux des années cinquante. Leurs Tours sont vraiment la réalisation concrète du schéma qui occupe le côté gauche de L'Intérieur de l'église (1949). Leurs cuves et leur Baignoire attendent d'être remplies comme les poches des premières peintures étaient surchargées de signes, tandis que les poignées qui permettent de saisir ces objets ne sont pas sans évoquer les boucles solides du Langage musique (1961). La forme oblongue à droite dans le Pressoir (1949), fissurée verticalement et raccom- modée par une petite bande claire et décorative, est tout à fait la représentation anticipée des sculptures de 1983 intitulées «Charnières». Des Tombes des Meeps resurgit un motif des «Schémas négatifs» (1961). Les reprises concernent toutes les époques et tous les procédés. Comment ne pas voir dans l'utilisation récente du collage et de supports transparents un écho des «Toiles voilées»?

En postulant, au début de ce texte, qu'Arnal entendait incarner la peinture même, dégagée des contingences de l'histoire (mais non pas ignorante du temps), sans doute ai-je suggéré ce mécanisme cyclique qui la régit. On peut penser qu'une peinture hors de l'histoire est celle d'un recommencement perpétuel. Je me dois de corriger ce point de vue. Bien sûr, Arnal réitère des gestes déjà accomplis, mais la fraîcheur, la liberté toujours plus grande qui distinguent les plus récents, prouvent que fraîcheur et liberté surgissent non pas au cours de la première étape mais quand une certaine distance a été parcourue. Le Monde des Meeps est un merveilleux tableau où une sorte d'arc-en-ciel est ramassé et maintenu au centre d'un espace vide par un cercle de matière blanche. L'esprit axé sur l'idée de renaissance, je l'évoque en parlant de noyau. Arnal me reprend en ajoutant: «Ce peut être aussi le monde vu de très loin.,,


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Le monde des Meeps
Acrylique sur toile, 81 x 100 cm

J'avais une autre obsession en entreprenant mon étude. Les signes inventés par Arnal, leur configuration et leurs combinaisons, pouvaient être comparés à ceux d'une écriture primitive. Renseignements pris, j'apprends que pour certains peuples de l'Afrique occidentale, la genèse du monde se trouve être dans les signes, dans ces alignements, sur la paroi de rochers, de points de couleurs, retenus par zones dans des tracés rectangu- laires, ou de figures alvéolaires. A l'inverse de notre culture où les signes représentent les choses, ce sont pour eux les signes, d'essence divine, qui précèdent les choses. Arnal, bâtissant le monde des Meeps à partir de son écriture abstraite, est donc comme leur ambassadeur, celui qui enrichit notre modernité de leur mémoire. II est donc aussi le détenteur de cet « esprit magique» qu'Artaud aspirait à recouvrer. II est l'artiste qui ne se contente pas de refléter la vie, ou d'en témoigner, en prenant le risque de «se vendre aux puissances du temps12», il est celui qui veut la produire.


11. "Arnal ou la perpétuelle réinventlon", catalogue François Arnal, musée de Toulon, 1983.
12. Cité par Michel Faucher, "Arnal ou la rupture comme logique", cat. François Arnal, musée d'Art contemporain de Dunkerque, 1985.
13. Cf. "Entretien de François Arnal par Xavier Girard", cat. du musée de Toulon.
14. Cf. Pierre Kopylov, "François Arnal", art press n° 211, mars 1996.
15. Cette citation et les suivantes, " Entretien avec François Arnal par Xavier Girard", op cit.
16. L'Image de l'artiste, légende, mythe et magie, traduction française, éditions Rivages, 1987.
17. Cette citation et les suivantes, Messages révolutionnaires, collection idées Gallimard, 1979.
18. L'homme sans contenu, traduction française éditions Circé, 1996. Agamben emprunte plutôt ses citations aux écrits d'Artaud sur le théâtre.
19. Cette citation et les suivantes, commentaires de ses tableaux par François Arnal, cat. du musée de Toulon, op cit.
10. Citation extraite d'un film-vidéo, François Arnal, réalisation Alain Vollerin, production éditions Mémoire des arts, Lyon, 1995.
11. "J'ai soif de voir: donnez-moi trois boules de miroir au chocolat", catalogue François Arnal, maison de la culture de Nantes, 1982.
12. Antonin Artaud, op, cit.

1. Origine et mythe     2. L'art au centre de la vie     3. Ne pas occuper l'espace, le traverser
4. Peindre, c'est se détacher de la peinture     5. « L'esprit magique »


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