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J'ai soif de voir : donnez-moi trois boules de miroir au chocolat Ces kilogrammes de couleur qu'on met sur des kilomètres de toiles de coton de lin métisse - préparée ou non - tendue ou non - ou alors sur des trucs qu'on récupère : des housses de grand-mère, qu'on met sur les meubles avant de partir aux eaux, des étranges tissus cousus et coupés par un génie méconnu qui s'ignore, trouvés au retour d'une soirée inutile et ennuyeuse dans la poubelle qui barre l'entrée de la cour. - Eh bien! Ces tonnes de peintures qu'on jette désinvolte et inquiet ça paraît bien stupide bien inutile... maintenant. C'est ça le problème. Ils ont trouvé tant de choses les humains; que s'expliquer comme ça!... En fait, faire des taches sur la toile ça sert à rien. Pourtant quelque fois - pas souvent, c'est terriblement bon - ça vous fait du bien. Oh ça oui alors! C'est frustrant (de peindre), de passer sa vie (on n'en a jusqu'à maintenant qu'une - à moins que la réincarnation existe. J'ai rencontré Jean Harlow revivant dans une fleuriste de Los Angeles et ce qui est rare elle en avait conscience - moi je m'en foutrais d'être réincarné jusqu'à 'la fin du monde même dans une série de Rembrandt et de Piero Della Francesca - celui-là quand je pense à lui, il me fait venir des larmes, l'autre aussi d'ailleurs à la différence près que pour lui mes larmes sont moins joyeuses - oui je m'en foutrais complètement si je ne me souvenais pas que c'est moi dans eux ou dans moi peu importe). Oui c'est frustrant de passer sa vie enfermé pour ça (geindre). On ne peut pas le faire dehors il y a de la poussière et ça se colle partout - ça salit. Quand on pense qu'il y en a qui descendent les rivières en folies et qui cultivent sur leurs corps des champignons poussés à l'ombre des forêts vierges. Pourtant eh oui! on peut (ça arrive quelquefois) se sentir, ce faisant, l'égal de Ben Hur (comme vous y allez) de Christophe Colomb ou Michel Strogoff (sa larme qui protégea ses yeux du poignard rougi!) en posant délicatement ou bien violemment selon, sans le faire exprès ou express, un point rouge qui Gave, par exemple sur un vert acide qui s'évanouit dons un graffouillis de noir- Pourquoi pas? Et si! parce qu'on le fait ce geste inconscient - de notre inconscient à nous - ce pauvre vieux que nous connaissons si bien malle. Et si ce geste devenait une aventure incommensurable qui ralentirait le mouvement d'une machinerie énorme (je dis énorme - c'est ridicule - pour ça il faut inventer un mot : "rataboumfilesque" par exemple) une machinerie rataboumfilesque ralentissant son rythme à des milliards d'années lumière, parce que quelqu'un - pourquoi pas moi?-- a posé ce vert acide grès du rouge pourri et qu'il a Gavé légèrement sur l'autre en faisant une auréole parfaite, hasardeuse et indispensable. "Crétin verdâtre" m'appelait, au lycée, le pion de la permanence. Par vengeance je l'ai surnommé "Pissotière des Nénuphars". Ça lui est resté : 25 ans après les enfants l'appelaient encore comme ça. Le pauvre vieux. J'avais été le vair plein de remords - ça dû être un calvaire pour lui. Eh bien non; il a reçu mes excuses avec le grand sourire de son unique et dernière dent de poinçonneur de métro (il n'y en a plus depuis belle lurette et les portillons automatiques ne se ferment plus :j'en ai escaladé des quantités; autant de barricades enlevées et de montagnes vaincues). II m'a demandé tout rouge de confusion, sur le tan de la confidence, ce que j'avais voulu dire par "Nénuphar" et son rapport avec les pissotières. Pris de court, j'ai bafouillé quelque chose d'inintelligible. 11 s'en est contenté je pense et a marqué un véritable contentement. En fait, en y réfléchissant, je ne voyais rien de bien injurieux à ces termes :j'adorais les pissotières du lycée, comme le pain au chocolat qu'on allait chercher par le hublot du concierge, je les associais au bonheur de la récréation. Les nénuphars couvraient entière- ment un bassin rond de médiocre diamètre dont le centre était une invraisemblable racaille fin de siècle, parsemée de petits jets d'eau dont D'agressivité me paraissait alors presque obscène - Et voilà 45 ans après, en écrivant je viens de trouver pourquoi j'avais associé les pissotières aux nénuphars! On mettra bien plus longtemps - croyez-moi - pour savoir pourquoi un certain trait de gris violacé appelle sans hésitation possible toute une génération d'un certain peuple mettons les "Meeps"à avoir, par exemple, plus d'appétit le mercredi matin. On a bien une idée au départ, un besoin pour être plus précis. Le besoin est comblé très vite avec quelques gestes. On se met alors en couveuse, dans un demi-inconscient. On attend que le désir revienne. Le dernier geste, le dernier trait, la dernière tache font dériver vers d'autres lieux où vous mourez de faim de blanc dégoulinant et de noir agressif. Vous faites tout pour vous rassasier. Bien sûr vous n'êtes pas naïf et inculte : les références vont venir en rang vous titiller. Insidieuses, provocantes. II faudra choisir, laisser choir de si belles créatures pour rester en tête avec sa tête. Les nombreuses avancées - les reculs - l'odeur d'essence - les vapeurs des bombes - les retombées inertes, écroulé dans le fauteuil-accus; pour retrouver l'objet qui n'est encore rien. C'est dur de ne pas pouvoir aller au bout : votre peinture vous impuissante comme tout la salope - Et en avant les complexes - Salut! complexe d'homme. Salut! mon vieux complexe de justification. Salut et merci je vous adore mes complexes et j'en passe. Brutalement, sans quelquefois en pressentir même, la venue - c'est là - là quoi? Mais je ne sais pas moi : cette chose qu'on appelle "peinture" "objet" "sculpture"- C'est là. Ça vous paraît tout neuf comme un miracle. Comme un poing qu'on reçoit entre les deux yeux et dans l'estomac. Fabuleux! un cadeau de milliards d'années lumière, qu'on chérit chérie - Ça ne marche pas à tous les coups - c'est comme le loto - souvent an triche sans le vouloir. 11 faut peut-être le faire pour se donner le courage de continuer ce chemin d'aveugle - je n'envie pas ceux dont la certitude satisfaite est reine. Je ne sais rien -j'explore, je n'aime pas les endroits trop peuplés. - Ça y est on est des parasites - ça sert à quoi - à rien, à rien du tout qu'on connaît. On s'en fiche que ça fasse du bien à l'oeil ou au mur au-dessus du canapé à fleurs - que ça flatte l'orgueil un instant. 11 doit pourtant bien y avoir autre chose là-dedans pour que toute une meute de mecs et de mecques s'y jettent jusqu'au cou. C'est pas seulement pour passer le temps. Alors c'est quai? Si on savait ce qu'il y a dedans il y a longtemps qu'an aurait le remède contre le cancer - qu'on parlerait qu'une seule langue dans le monde. Si un jour an savait ce que veut dire ce petit signe et puis le rapport de cette couleur avec ce trait, etc.? Peut-être que c'est une farce inconnue qui est en nous, le meilleur de nous-mêmes qui vomit des trucs très importants sans le savoir. Après tout Jourdain il prosait à son insu. II doit bien y avoir quelque chose, nom d'un chien, pour qu'on continue à en faire de cette peinture même si ça paraît ridicule et inutile. J'en meurs de rire de temps en temps, j'en pleure de ne faire que ça et de ne savoir faire que ça. C'est dérisoire - Comme j'aimerais construire des ponts, faire pousser des champs de maïs à l'infini - Domestiquer les fleuves -Arrêter les avalanches. II y en a tant qui en disent des choses dessus dessous. lis n'ont pas compris que ça devient intéressant quand il n'y a plus rien à en dire. La parole c'est mort - c'est limité - les seuls qui peuvent parler là-dessus ce sont les poètes. Eux ils ont tous les droits pour moi. Je les aime. Le: magiciens aussi ils peuvent en parler. J'y crois à la magie. Ça se transmet par contacts; c'est contagieux. Qu'on l'attrape de tous les côtés et par tous le: moyens. Quand ça vient c'est bon - ça justifie tout et balaie tout en une seconde! non, en un instant niché entre deux instants - En l'air les doutes! Ne me parlez pas de Art abstraithyperréalismconceptuel - minimalpauvrebodypopoplandhyperfiminimalpauvrebodypopop - ouff! Racontez-moi plutôt le déséquilibre - le désordre - la décadence - l'amour. Pourquoi le Mississipi s'étale-t-il mordoré sur des milliers de kilomètres dévoreurs? Il faudrait voir plus large - plus loin comme une antilope. J'avais un copain que j'adorais parce qu'il partait en lui une mer. veilleuse manière de repousser les horizons. Et si ça servait à ça la peinture, à repousser les horizons. Je n'ai jamais rien trouvé -Tout existe - Par contre retrouver c'est fantastique - Tiens, une perle perdue trois mois plus tôt - tombée de votre poche alors que vous alliez la donner, au plus profond d'une clairière parsemée d'herbes touffues. Retrouver cette perle dans un éclat aveuglant, angle miraculeux que fait le soleil avec elle et votre regard. La retrouver alors que tout est fini - que vous le donneriez plus si vous l'aviez encore. Quasiment la cueillir - avoir à ce moment précis le sentiment de l'irréel et de la dérision.
Le premier prend la boule et la lance Arnal
31 mai 1982 |
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