Le discours de l’art au grand marché de la transgression Par François Derivery
L’économie de
marché dominerait-t-elle définitivement
« notre » monde ? L’histoire est-elle
réellement arrêtée ? En tout cas c’est bien
parce que ce monde recèle toujours des oppositions et des résistances
au « tout marché » que le
néolibéralisme a besoin de produire une idéologie pour
justifier sa domination. Discours sur
l’art ou discours de l’art ? Dans
« La puissance
d’exister », Michel Onfray parle du « discours
théorique sur l’ Si
tel est le cas il faudrait parler de discours de l’art et non pas de discours sur l’art. Dès lors à quoi correspond cet
effacement ou cette censure du théorique qui doit néanmoins
s’intituler « théorie » ? Cette contradiction est au centre de la
question de « l’ Economie du recyclage L’économie
de marché dominerait-t-elle définitivement
« notre » monde ? L’histoire est-elle
réellement arrêtée ? En tout cas c’est bien
parce que ce monde recèle toujours des oppositions et des
résistances au « tout marché » que le
néolibéralisme a besoin de produire une idéologie pour
justifier sa domination. Dans le domaine de l’art comme dans les autres
cette idéologie se donne la forme d’un « discours
» qui théorise l’illusion pour occulter la
réalité. Comme « l’image
écran », dont le rôle a été mis en
évidence par Freud [viii],
l’idéologie est une construction fictionnelle qui renvoie à
un refoulé. Pas d’idéologie quand
il n’y a rien à cacher. La peinture des aborigènes
d’Australie n’est pas une idéologie car elle est
traditionnellement leur explication du monde. Quand
« l’idéologie » coïncide avec
l’expérience ce n’est plus une idéologie. Ainsi
se dessine la fonction de l’idéologie comme discours de
déni de L’œuvre
de Duchamp n’a rien à voir, ou très peu, avec son
exploitation postmoderne. En effet le projet de Duchamp était
signifiant, à l’instar de celui de l’art moderne dans son
ensemble. Ce n’est pas le cas de l’anti-projet
« contemporain ». Duchamp était un technicien de
la mystification et il a exercé ses talents aux dépens
d’une officialité de l’art qui pour sauver la face —
et aussi pour donner une légitimité à la postmodernité
en gestation et au lancement de l’art de marché — a pris ses
propositions au pied de la lettre et au premier degré et en a
tiré une pseudo théorie[ix]
de l’art comme simulacre de l’art. Toutefois
quand Onfray parle dans son livre de “schizophrénie sociale”
il ne se réfère pas à ce récit mythique des
origines de « l’ Dans
l’économie du « prélèvement »
l’appropriation du déchet est plus facile, plus rapide et moins
coûteuse que la production d’un objet artisanal ou
manufacturé. Exploitant en outre un registre que le bon goût des
possédants refoule il offre un bon rapport qualité-prix. Il ne
s’agit pas pour autant de « subversion », car le
geste symbolique de défi que la promotion
« artistique » du déchet a pu un temps constituer
est devenu conventionnel. Pour se signaler efficacement il faut transformer le
matériau et pour cela disposer de fonds personnels ou de sponsors. La
réalisation d’une « pièce »
d’envergure, commandée sur plan et réalisée en usine
est réservée à des artistes riches et bien en cour,
symboles de la réussite artistique, comme J. Koonz, D. Hirst, M.
Cattelan et d’autres, qui ont les moyens de leur « visibilité ».
De l’économie du don à l’économie marchandeParallèlement,
les moyens de persuasion et de pression dont dispose l’institution
artistique ont permis de régler définitivement la question de
« l’esthétique », qui s’efface devant
d’autres critères. La forme
« contemporaine » de l’esthétique est le
spectacle qui, ostentatoire et violent, désorganise les consciences et
fait passer le message officiel. Pour que le « laid » devienne
« beau » — ce qui se traduit en termes
« d’évidence artistique » —, il suffit
donc là encore d’y mettre les moyens. Ce même principe
garantit la viabilité artistique potentielle de n’importe quelle
proposition. Le marché ne risque pas de manquer de matière
première. Néanmoins,
les fastes de l’Art spectacle ne peuvent se passer, comme le
marché lui-même, d’une justification éthique, et
c’est ici qu’intervient le discours
de l’art, et sa conception particulière de la
« théorie », consistant à redoubler par une
métaphore verbale poético-délirante l’objet
qu’il s’agit de promouvoir, tout en évitant de
s’engager sur le terrain miné de la signifiance,
c’est-à-dire de l’aveu de ses véritables mobiles. La
peur du sens sous-tend le discours de l’ Ce
discours qui se donne pour théorique est le symptôme de la
contradiction et du refoulement qui le fonde. Il s’agit de combler par un
fantasme autojustifiant — recours à
« Duchamp » et revendication d’une
« liberté de création » tout aussi utopique
— le fossé éthique et psychologique qui sépare
l’ Le silence est d’or Verbaliser : penser,
articuler dans le langage. La verbalisation a une fonction de
vérité et de production de sens dont la subversion réelle
dénonce à tout moment les subversions convenues de l’art de
marché. La censure du verbe dans sa fonction critique explique l’ésotérisme
délirant du discours officiel de l’Art, et son agressivité
de parade, aussi défensive qu’offensive. Aux mains des politiques
le récit fabuleux est un outil de domination qui s’applique
à tous les domaines et en particulier à Constituer
en mythe des événements, des individus ou des produits ne
présente pas seulement l’intérêt de refouler la
réalité à l’arrière-plan, en particulier la
réalité de la production, mais d’être — et sans
doute aussi pour cela — un excellent argument de vente. Dans la culture
redéfinie et re-paramétrée à l’aune du spectaculaire, le mythe de
« l’indicibilité de l’Art » est
soutenu par la quasi totalité des artistes, qu’ils soient reconnus
ou rejetés par le système. A travers la condamnation du verbe
perturbateur l’utopie d’un Art « libre et
universel » protège de Tout
récit, tout discours se donne pourtant à lire, pour peu
qu’on s’y attache, au-delà des effets d’intimidation.
Il en va de même d’un discours artistique particulièrement
mystifiant mais qui révèle toujours sa logique de déni
à travers un usage récurrent et immodéré du lapsus.
A propos de l’artiste américain Jason Rhoades, mort
récemment, qui avait exposé à Beaubourg[xiii]
une installation de bidons de forme phallique remplis
d’excréments, Harald Szeemann, commissaire de la Biennale de Lyon
1997, écrivait : « Il
est généreux —,
riche d’idées et d’associations, drôle, avide de
consommer sans pour autant succomber à la valeur de la
possession. »[xiv]
Le
commentaire est moins anodin qu’il n’y paraît puisque ce qui
est dit en substance c’est d’abord que c’est son comportement
qui fait la « valeur » de l’artiste plutôt
que ses œuvres, qui en sont le prolongement ou l’illustration.
Ainsi, en refusant de « succomber à la valeur de la
possession », et « riche
d’idées » à défaut d’être
fortuné, l’artiste dit
« merde » aux possédants, ses acheteurs
potentiels, et trouve dans cette attitude même la
« matière » de son œuvre. L’oxymore renchérit sur la tautologie« Provocation »
rituelle et attendue, organisant désormais les relations entre
l’artiste et le monde de l’argent, depuis que
« l’art » est devenu avant tout affaire de
« visibilité », et d’abord de visibilité
mondaine. « Ses installations sculpturales —
poursuivait le commentateur — sont
profuses, à tout point de vue, mais elles sont aussi composées
avec intelligence d’une manière intuitive, de telle sorte que
chaque objet trouve sa place dans un système plus large. » La
première impression est celle de la confusion
mais chaque affirmation est suivie aussitôt de sa négation.
L’oxymore renchérit sur la tautologie.
« Composé » annule en effet « profus
» et « intelligence » corrige
« intuition ». Il n’est pas question
d’interroger les objets eux-mêmes au risque de devoir mettre
à nu leur vacuité. La protection de leur inviolabilité
garantit leur statut en même temps que leur crédibilité
marchande. De
façon plus générale les commentaires de ce type démontrent
la difficulté de l’exercice qui consiste à parler de X
ou à faire la promotion de Y non pas en argumentant — ce qui
serait compromettre inutilement à la fois l’artiste et le
commentateur — mais en essayant de faire passer du non-sens pour du sens.
Ce qui est essentiel c’est de ne rien dire, tout en donnant
l’impression de dire quelque chose. D’où cette conclusion
d’un universalisme abscons en soi inattaquable : « Dans
ce tout théâtral, l’objet endosse une fonction d’appel
au sein de l’alliance du tout vivant et chromatique, qui englobe tous les
éléments de tous les médias »[xv].
Tout est dans tout… et réciproquement ! Le
processus de verbalisation est et a toujours été au centre de la
pratique artistique, comme la forme dynamique de sa relation à
l’autre. Le rapport de l’art au verbe n’est ni
indifférent ni négatif, et encore moins destructeur : il est
seulement structurant. Sans verbalisation des émotions et des images pas
de psychanalyse, mais pas non plus de pratique artistique. La censure
organisée et systématique de ce procès de sens distingue
la période artistique « contemporaine » de celles
qui l’ont précédée. [1] « [1] Comme dans l’analyse du rêve « L’homme aux
loups » (cf. Cinq psychanalyses). [1] Le ready made n’est qu’un
moment dans l’œuvre de Duchamp, qui a toujours compris l’art,
quel que soit le matériau utilisé, comme une pratique de sens. [1] « Les gens adorent les
histoires » (R. Reagan). [1] Pour un historique et une analyse de ce
conflit, cf. F.D. L’Exposition 72-72, E.C.
éditions, 2001. [1] Axel Honneth, Le Monde, 10.11.06. [1] A l’exposition
« Dionysiac ». [1] Le
Monde du 6-7.08.06. [1] Id. Paru dans Artension No 33 2007 | ||
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