| Jean Revol |  


L’esprit du temps

L’esprit du Temps n’est pas l’air du Temps. Il n’est chargé ni de l’entretenir ni de l’état des lieux. Il choisit entre le temps qui court et le Temps qui reste. On ne nettoie jamais mieux les écuries d’Augias qu’avec les eaux du Léthé. Dante n’a-t-il pas qualifié de « Moderne » ce qui ne peut pas demeurer ?

Aussi bien notre temps qui a perverti totalement la notion de conservation comme la fonction de conservateur – restaurer et maintenir l’œuvre de l’homme comme mesure de toute chose – verra sans doute la fin du Musée : Panthéon de l’art, fantasme d’une culture neutralisée qui croit si peu aux chefs d’œuvre qu’elle prétend les multiplier, les amasser, les numéroter, les ravaler au rang de simple matériau d’une classification conceptuelle. N’a-t-on pas ainsi renversé le mouvement original par quoi l’esprit est censé s’élever de la matière à la dignité du concept ?

Il est vrai que lorsque le flot monte et que les digues sont submergées, conservateurs et révolutionnaires se retrouvent au même fond et l’on ne sait plus qui détruit les digues ni qui les consolide, ni même s’il faut les détruire ou les consolider. Une chose est certaine, les grands réformateurs ne se trouvent pas parmi les destructeurs mais chez les fondateurs d’ordre.

L’air du Temps, c’est le goût du jour, la mode gratuite et stupide, ces pratiques culturelles de consommation vouées au néant dont elles procèdent. Tout grand art comporte – et c’est précisément ce qui fait sa grandeur – le principe de sa propre mort. C’est la plus facile imposture que d’aller d’emblée à celle-ci, quitte à jeter l’emballage après usage – si emballage et usage il y a - sans le moindre respect pour le contenant dont l’amateur et le créateur d’art savent bien qu’il est indissociable du contenu.

Ne revenons pas sur cette Bêtise inépuisable dont fait preuve notre clique culturelle, bêtise qu’il n’est plus possible de considérer comme le contraire de l’intelligence mais comme une forme dégénérée de celle-là, réaction morbide d’une société qui veut masquer la monstruosité des phénomènes complexes qui la détruisent. Elle semble correspondre à une cécité volontaire, un renoncement à la lucidité qui se réfugie si volontiers dans cette sorte d’agression où le grotesque est la vulgarité absolus se parent d’une apparence de jugement moral, comme si l’imposture seule possédait désormais le droit à la vérité, la liberté de la dire. Nous avons subi l’invasion de Gilbert et Georges - ces Laurel et Hardy de l’art contemporain - l’impact de leurs énormes manifestations elles déterminent le même rire – mais à l’envers – que Chaplin parodiant le Dictateur. C’est le rire involontaire et suicidaire qui prend sa source devant les images le plus choquantes des grandes anomalies. Eux-mêmes n’ont d’autre génie que le fait de ne pas posséder la moindre pudeur intellectuelle ou morale. Et n’oublions pas Ben Vauthier, tout occupé aujourd’hui à défendre – il est vrai avec Combaz – la vérité et l’authenticité de l’expression artistique – En vérité, nul doute que toute cette bêtise ne soit qu’un ruse de la raison, un avertissement de la Nemesis séculaire. Nous la connaissons de longtemps – Molière l’avait déjà saluée. Nous savons qu’elle parle un langage que ses contemporains comprennent toujours, même s’ils ne l’entendent pas.

L’art d’Occident a connu des moments d’équilibre où les forces contraires se sont tues, où l’œuvre de chacun tendait à se cristalliser en œuvres monumentales. En regard de telles époques, quel artiste d’aujourd’hui ne fait figure de pèlerin solitaire, impuissant, nostalgique ? les grandes traditions collectives imposent lentement un sigle aux formes de la vie. Toutes les fois qu’une force individuelle introduit un rythme neuf dans le cadre traditionnel, absorbe toute l’énergie d’une époque, n’aspire-t-elle pas à être absorbée à son tour par l’énergie collective ?

C’est ainsi que Delacroix le mal-aimé nous rappelle que tout art – tout être – ou un visage - est un miroir à deux faces. L’une se distingue, l’autre se reflète et se confond dans l’immense Figure dont tout visage particulier est issu. On aime une œuvre – ou un être – d’abord pour ce qui le distingue, mais aussi dans la mesure où il représente le tout et le magnifie. Lorsque ces deux pulsions coïncident ou ces deux amours sont comblés, la plénitude et la perfection sont atteintes.

Delacroix ne doutait ni de la vocation spirituelle de l’œuvre d’art ni de sa dignité de créateur. Tout soucieux qu’il fût de tradition, il n’était pas homme à satisfaire des solutions d’autrui. Il a fait preuve d’une lucidité prémonitoire, prévu que l’art pourrait abdiquer son caractère de message, légitimer toutes les outrances au nom de la nouveauté et de l’originalité. « La Mission de l"artiste consiste-t-elle à disposer des matériaux et a laisser le spectateur en tirer comme il pourra une délectation quelconque, chacun à sa manière ? » écrit-il en 1860. Nietzsche lui fait écho quelques années plus tard en annonçant « le faux monnayage dans les arts, entendu comme nécessaire et conforme aux besoins de l'âme moderne ».

En 1824, Delacroix écrivait « Ce qui fait les grands hommes, ce ne sont point les idées neuves, c’est cette idée qui les possède que ce qui a été dit ne l'a pas été encore assez ». Aussi a-t-il mené sa recherche de l’un à l’autre des pôles extrêmes de l’art pictural. Loin d’être un épigone, sans doutes n’a-t-il pas été conscient de réaliser en peinture ce qu’il reprochait à Berlioz où même à Beethoven en musique. Il a parié pour son génie. Ainsi est-il le héros premier de cette lente et difficile conquête de la couleur dont le but n’est pas d’éclipser le dessin mais de fusionner avec lui dans une conception globale et donner l’expression du mouvement. Il s’est acharné contre cette conception fausse : subjectivité du dessin, objectivité de la couleur. « Il n'y a pas plus de contours que de touches, ni lignes, ni couleurs ; ce sont deux abstractions qui tirent leur égale noblesse d'une même origine. Ainsi peut-on déjà pressentir en 1820 à quel renversement didactique il parviendra 30 ans plus tard. La « Liberté guidant le peuple », c’est déjà cette « lutte avec l'ange » qui, de la palette sourde et sulfureuse des romantiques ouvre sur cette immense « fête pour l’œil » où les couleurs ne vivent plus par elles-mêmes, mais s'interprètent s'analysent à l'infini, construisent un prisme immense où les formes se recomposent.

Nul doute que « la lutte avec l'Ange ne soit la victoire de la Liberté sur les libertés ; ces petites libertés tant réclamées faute de mieux, par ceux qui font aujourd'hui figure d'artistes. Aussi est-il parfaitement vain d'opposer Delacroix à lui-même, son journal à sa peinture. S'il a scruté le passé avec tant de passion, c’est que « le nouveau est ancien, c'est même ce qu'il y a de plus ancien ». Ce siècle sans chefs d'oeuvre a connu quelques Corot – roseaux : Music ou Barcelo. Le Chêne – Delacroix se cache-t-il quelque part ? D'étape en étape, l'avant-garde est dépassée, distancée. Elle sera bientôt oubliée. Demeurera ce que l’air du Temps n’a pas corrompu.


jean revol

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