Contemporary artists par Jean Revol   
 ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ?



EN QUÊTE DES « PERSONIMAGES »
CONSIDÉRATIONS SUR L'ATELIER
9 / 10

Les débiles profonds - Nicole L. et, à un niveau très inférieur, Michel B. utilisent le même langage coloré, les mêmes textures de bandes - plutôt que de taches - colorées qui s'interfèrent, se combinent comme un puzzle, s'orientent dans des directions différentes pour « digérer » la forme et l'espace. Nous reviendrons sur ce style et cette substance-couleur, jouant dans le temps autant que dans l'espace à la manière d'une musique. Ce style apparaît proprement celui des débiles. Encore les débiles profonds se distinguent-ils des mongoliens - dont l’œuvre est souvent bourrée comme un œuf - par l'importance des lacunes qui dénoncent un sentiment d'infériorité, une sorte d'engourdissement et d'obstination aveugle, parfois négative.

Les débiles légers, à tendance schizoïde ou paraphrénique, partent d'un petit détail. Le bonhomme commence par le chapeau ou par le nez, le cochon par la queue (Colette). Mais Colette sait aussi s'attaquer aux images de mouvements. Sa girafe marche, son éléphant aussi, ce qui indique des tendances extraverties, ayant le moi pour objet. Nous remarquons que la tache - absente totalement du monde des mongoliens ou des débiles profonds - a remplacé le découpage en bandes. L'espace redevient ovoïde et fœtal. Ces mêmes indices se retrouvent chez T., paraphrène caractérisé : vie intérieure, production originale, imagination objective ; d'autre part blocage de l'affectivité qui s'oppose à la mobilité de l'esprit.

La forme conditionne la couleur. Mais n'oublions pas que - particulièrement chez le débile profond -, les divers caractères tendent à se mélanger et se répondre. Le débile se situe le plus souvent au carrefour des grandes familles psychologiques.

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Catherine C. "La maison", 30 x 40 cm

Ensemble nous avons réalisé une accumulation de travaux qui, à leur tour, sont appelés à procurer des matériaux à une idéologie nouvelle de la création vivante. Sans doute n'exagérerons-nous pas en affirmant que de cette masse énorme d'ouvrages se dégagent un certain nombre d'oeuvres parfaitement authentiques et qui se situent hors de tout ce que nous connaissions déjà. Nous n'y trouvons, avec l'art des enfants et celui des hôpitaux psychiatriques, que des analogies purement formelles ; et pas davantage la stylisation inhumaine et hantée des schizophrènes que la légèreté de l'enfance. Le monde du débile apparaît plutôt comme un négatif du monde de l'enfance ; adulte, chargé d'un poids d'expériences vécues, il retourne à la nuit dont l'enfant surgit. Mais cette nuit n'est pas non plus la nuit intérieure où le dément laisse créer aveuglément la force qui le tue. C'est plutôt la nuit séculaire où sommeillent librement et peuvent se réveiller ces incarnations de la mémoire héréditaire - l'inconscient collectif - que l'on peut appeler, après Léon Daudet, des Personimages. Au « moi » hypertrophié des malades mentaux, le débile oppose un « moi » enfoui qui, faute de cette pression interne qui pousse le dément à s'exprimer à tout prix, faute de projeter à l'extérieur les contours d'une personnalité défaillante, va drainer les couches les plus profondes et les moins personnelles du psychisme. Le débile nous apparaît alors comme un carrefour et le véhicule de cette mémoire héréditaire en quoi toute action préexiste et qui, jamais éteinte, continue à veiller dans ses limbes et à émettre message sur message. Apparaît alors un langage qui est un style, et proprement celui des débiles. C'est la matrice et la genèse de l'image un langage organique à la respiration large et lente, comme si les profondeurs du corps envoyaient à l'esprit images et messages. Souvenons-nous du « Cousin Pons » où Balzac superpose aux circonvolutions de l'intestin celles du cerveau, aux circuits de la digestion, l'itinéraire de la pensée. Ce rythme impersonnel - signe premier de ce style - est comme une inclusion du rythme universel. La couleur noue et dénoue la forme du contenu, crée par elle-même la matière imaginaire et la forme des rêves de la plus lointaine mémoire. Nous en avons l'illustration féerique avec le dessin «Jean Revol à la pique » de joseph W.



Début du livre

Chapitre 2 : En quête des "Personimages", considérations sur l'atelier
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1. Introduction     2. En quête des "Personimages", considérations sur l'atelier
3. Galerie de portraits     4. De l'image au personimage     5. Art en puissance, art en impuissance


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