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par Jean Revol | |||
| ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ? | ||||
GALERIE DE PORTRAITS 2 / 12 Pourtant, sa sensibilité de peintre n'a cessé de se développer, de s'épanouir. En 1974, elle a réalisé une série de peintures - faites à la craie, elles n'en méritent pas moins ce nom - qui malgré leurs sujets puérils (la maison, le bateau, l'arbre) présentent une puissance étonnante de sublimation et d'abstraction. Annie ne manque jamais de dépasser son sujet. Nous sommes en plein dans l'archétype. Si l'arbre jaune est une fontaine jaillissante, la maison est un visage écrasé sous le poids d'un toit énorme. Le bateau rejoint la pyramide dans laquelle il s'inscrit, sombre hommage - sur fond jaune - au Dieu-Soleil. Puis survint la surprenante série des « Fenêtres », ouvertes sur la couleur pure, fermées à tout espace, où Annie retrouve d'instinct le style propre des Personimages par grandes bandes colorées. Parallèlement à cette série, Annie a peint à la gouache des oeuvres de grand format totalement abstraites et géométriques, et là aussi, ce sont - et exclusivement - des bandes colorées. Cette oscillation constante entre le réel et l'abstrait n'illustre-t-elle pas clairement le thème de la destruction et du rétablissement ? Une donnée du réel a été saisie intuitivement par l'inconscient et soumise à l'action des archétypes qui se sont substitués à la pensée consciente.
A cette année de travail, a succédé un silence d'un an.
Moi parti, Annie n'a pas éprouvé la nécessité de
continuer à peindre : elle en avait pourtant la possibilité
dans son établissement. Néanmoins - comme c'est
souvent le cas chez les vrais créateurs -, son évolution,
sa maturation se sont poursuivies durant cette absten-
tion : maturation dont j'ai pu mesurer la profondeur en
reprenant la peinture avec elle. Annie a repris d'emblée,
une nouvelle série où apparaissent des visages. L'art
désormais se substitue à son moi reclus ; il prend en
charge cette allusion au néant, trouve son expression
nécessaire sous la forme de symboles. Surgissent cet
étrange totem à tête humaine, à corps d'oiseau, les
personnages-flammes, les personnages-fleurs, les têtes qui
gravitent comme des constellations d'hérédo-figures : des
« personimages ». Il est remarquable - et cela aussi, la
caméra l'a très bien fixé, ainsi que ses refus et blocages -
qu'Annie n'atteigne le fonds créateur, enfoui et préservé
dans sa psyché que sous le coup de la colère. Cette colère,
il faut la susciter, la fouetter, pour qu'Annie passe sans
transition du joli au tragique : témoins ces trois person-
nages rouges qui, dans un premier état, n'étaient que trois
arbres de Noël, avec leurs boules et leurs guirlandes.
Annie, fouettée dans sa colère comme d'autres dans leur
orgueil, en a fait brutalement ces trois génies du feu. Il en
fut de même pour cette grande peinture de têtes gravitant
sur fond de feuillage. Le premier état ne présentait que la
guirlande de feuillages qui reproduisait en grand la
broderie de son porte-serviette. Dans un premier temps,
Annie ne s'engage pas, du moins ne le fait-elle que
superficiellement ! Sa couleur reste épidermique ; elle
passe sur le papier une craie qui n'est pas sans habileté.
Mais, sous le coup de la colère, Annie fonce littéralement
sur sa feuille. Elle prend la craie entre les doigts, dans le
sens de la longueur et l'applique sur le papier dans toute
sa largeur. Ce n'est plus la main qui transmet l'impulsion,
c'est toute la force du bras : le poignet reste immobile.
Elle procède alors par applications successives jusqu'à
saturation dans certaines zones déterminées. Elle obtient
ainsi une matière extrêmement riche et presque tactile,
qui n'est pas sans évoquer une somptueuse tapisserie. Ce
faisant - contrairement à Marie Jo qui danse parmi les
pots de couleurs, y plonge ses pinceaux avec une violence
qui l'épargne elle-même avec une singulière méticulosité
-, Annie se couvre de couleurs comme si elle voulait se
peindre elle-même, devenir elle-même peinture. Et nous
comprenons à quel point le travail de la matière est une
genèse et un exorcisme : il recèle et réactive toute
l'activité prospective des images, il couvre la zone
intermédaire entre les pulsions inconscientes et les images
qui gagnent la conscience ; il répond directement à la
force vitale qui couvre en nous et lui donne une voix.
Annie, avec ses images très élémentaires et hautement
symboliques, a le privilège d'y réunir ce que communé-
ment l'on distingue : la forme et la substance. Mais la
gravitation interne de ses personimages est souvent
troublée.
Le rythme se rompt. Nous n'avons pas encore
réussi à éveiller en elle une nécessité indépendante de
cette grande pression intérieure dont son oeuvre n'est
encore que l'esclave étrangement autoritaire, de cette
autorité même qui caractérise sa création. Lorsque cette.
force la mène, Annie peut aller droit au but par les
chemins les plus courts et les moyens les plus sûrs. Nous
voudrions pouvoir la diriger davantage, au lieu d'être
obligé de nous plier à ses fuites, la confronter -
autrement que dans la colère - avec ses possibilités,
l'aider à retrouver sa vie profonde et ses structures, à
travers les structures et la vie profonde de l'art, qui sont
déjà en elle.
Nous verrons plus en détails comment mongoliens et débiles - pour les opposer un peu grossièrement aux psychopathes ; en fait, ils sont souvent les deux - partent du général pour aller au particulier. Pour les psychopathes, au contraire - moi hypertro- phié -, il s'agit d'aller du particulier au général. Chacun a son thème obsessionnel qu'il s'agit, non de détruire, mais d'enrichir, d'élargir, de replacer dans un espace et un contexte vivants. Joseph T. nous semble, à l'atelier, le meilleur exemple de cette sorte d'artistes. Il a trente-trois ans, en paraît dix ou douze de moins. De sa famille, de son enfance, de toute sa vie antérieure, il ne subsite presque rien, sinon cette peur de tout dans laquelle il vit. Ses douze ans d'hôpitaux psychiatriques lui ont laissé tout un monde de frustration qu'il rumine inlassablement confiné dans son altération. Entendons ce mot dans son vrai sens : celui d'une distance prise à l'égard du monde et des gens. Sa régression est très accentuée. Il est lucide et en souffre. Ses réactions avec les autres sont difficiles. Il ne pouvait peindre, au début, qu'isolé, à l'abri des paroles et même des regards. Il est à présent intégré au groupe : il est devenu sociable : il parle, il rit. Il en oublie même les petits rites dont - avec l'aide de son entourage - il comblait son vide affectif : à telle heure, boire un verre d'eau, à telle autre, se laver les mains, faire pipi, etc. Nous pouvons même en plaisanter avec lui. |
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