Contemporary artists par Jean Revol   
 ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ?



GALERIE DE PORTRAITS
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Mais la vie de joseph T. reste une perpétuelle et douloureuse alerte. Il redoute la solitude comme la société. Il a des besoins affectifs énormes et malgré ses trente-trois ans, c'est un enfant. Il est la proie de pudeurs et de scrupules imprévus, vit replié sur ses profondes blessures, traqué dans sa solitude inquiète. On sent chez lui - comme chez joseph W. - l'excès accumulé d'une énergie sexuelle insatisfaite par suite d'une répression implacable, l'angoisse de castration qui en découle. Cette angoisse développe une énergie aberrante, venue des angoisses organiques les plus primitives. Mais, à l'autre extrémité du « moi », elle sensibilise sa victime jusqu'à ce balancement de l'esprit entre l'être et le néant.

Il porte en gémissant le lourd fardeau de son « moi ». Il est clair que dans un passé très lointain, il a dû se mesurer à un monde écrasant et méchant et qu'il a dû abdiquer l'intégrité et la pureté enfantines, qui ressurgissent aujourd'hui dans ses peintures, à travers cette grille que dresse autour de lui l'angoisse - plus exactement le fantôme de l'angoisse - de la castration. Toutes ses formes ont une grimace sexuelle : les sexes de ses chevaux, des chiens, de tous ses animaux - il n'ose pas en faire aux gens - sont des érections plus ou moins verticales : les nez de ses personnages - avec leur barre sans équivoque - également. Les oeuvres de joseph T. sont particulièrement propres à souligner la différence essentielle qui sépare le monde d'expression du débile de celui de l'enfance. Les images proviennent d'une autre profondeur que les féeries enfantines ; elles ont rencontré d'autres souffrances, d'autres humiliations, d'autres es- poirs et désespoirs ; elles expriment l'activité des couches profondes, au-delà de l'inconscient personnel. Joseph T. ne s'écarte jamais de ce manichéisme qui reparaît dans tous ses propos. Les éléments bons sont posés en face des mauvais pour se réunir en une trouble identité. Surgissent alors ces masques tous identiques - qu'il s'agisse du cheval, du chien, du scieur de long ou du spectateur du théâtre : même grimace stéréotypée. Quand reviennent les oiseaux noirs - premières formes surgies de son inconscient dans ses premiers dessins - l'équilibre tend à se rompre en faveur du mal qui est l'angoisse. De même, les robots sombres et rigides se profilent à l'arrière-plan des joyeux « joueurs de football ». Les deux grands personnages aux masques dorés de momies, à l'arrière de « l'orchestre de jazz », suffisent à immobiliser tout l'ensemble, à lui donner une dimension tragique. Tous les matériaux archétypes sont des représentations directement surgies de cet inconscient collectif dont parle Jung, qui fonctionne exactement comme la psyché archaïque, créatrice inlassable de mythes.


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Joseph T.  "L'opéra", 150 x 200 cm

Joseph T. dessinait déjà avant notre arrivée, et beaucoup : de petits dessins très stéréotypés, très autistiques : maisons, bonshommes, et surtout, des oiseaux noirs en accents circonflexes. Il n'y eut de sa part aucune résistance à la couleur. Encore ne voulait-il jamais décider lui-même et demandait à tout le monde. Il refusait d'être responsable. Mais une fois l'aventure engagée, tout est allé très vite, comme lui-même lorsqu'il peint. Incontestablement peintre, il a le sens de la couleur et des matières ; il a besoin du pinceau et de la touche qu'il modèle instinctivement. La peinture a été pour lui une révélation. Lâché sur des formats de plus en plus vastes, il les couvre avec aisance. Au début, il se contente d'un sujet - animal, personnage, objets - qu'il détache sur un fond presque uni. Son premier « éléphant » est plus intéressant par sa forme (très pathologique) et sa mise en page que par sa couleur. Ensuite, il choisit - avec nous, car il faut le libérer du choix pour le sécuriser - des sujets de plus en plus différenciés et personnalisés. Et ce sont « les scieurs de long », des « menuisiers », des « volcans », « la ville ». Il leur compose un fond approprié ; il met en scène. Un trait commun aux Personimages : ses couleurs ne sont pas celles de la vie, mais de son tableau. Elles n'obéissent jamais au ton local, mais à une loi spécifique. C'est ainsi qu'on obtient des accords de tons que n'oserait nul peintre chevronné. La plupart des mélanges - comme chez presque tous les débiles - sont à base de complémentaires : et ces mélanges hérétiques, au lieu d'aboutir à la boue, qui devrait être leur destin, ont souvent une finesse étonnante.

Pour revenir à joseph T., sa main acquiert des habitudes, une façon propre de commencer le tableau, de conduire la ligne qui véhicule les formes et entraîne les images. Ses peintures acquièrent ainsi une facture de plus en plus personnelle. Il faut souligner ces habitudes, ces complicités, cette intimité qui s'établissent entre la main et l'esprit. Annie n'a jamais pu acquérir ces habitudes rassurantes qui font que souvent la main entraîne la pensée. Par contre, elle est elle-même émetteur : sa pensée émet directement l'énergie qui anime son bras. Joseph T. reçoit un courant et le transmet. Son monde interne éclot à l'extérieur. Ce grand anxieux retrouve le sens de l'humour. Il s'amuse de lui-même. Une fois de plus, l'art est démystifié en faveur de la vie. Parallèlement les formats s'élargissent, les éléments se multiplient autour d'un centre. Son univers est de plus en plus habité. Nous y retrouvons la marque d'un homme profondément solitaire à qui le monde apparaît tumul- tueux, effrayant et un peu ridicule. Ne nous y trompons pas : le chameau et le scieur de long ont le même visage, la même expression inhumaine et bestialement impassible des monstres de Carnaval : c'est son propre visage.



Début du livre

Chapitre 3 : Galerie de portraits
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1. Introduction     2. En quête des "Personimages", considérations sur l'atelier
3. Galerie de portraits     4. De l'image au personimage     5. Art en puissance, art en impuissance


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