Contemporary artists par Jean Revol   
 ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ?



GALERIE DE PORTRAITS
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Frankie G., Andréa C., joseph W., trois mongoliens du même C.A.T. de M. - 18, 20 et 22 ans - ont formé une Troupe d'élite, une sorte de bataillon sacré ; d'aucuns diraient : une avant-garde. Ils se sont lancés ensemble dans la peinture avec une telle audace, une telle franchise, une telle aisance, une telle assurance qu'ils semblaient plutôt retrouver ce qu'ils possédaient déjà, animés et dirigés par des figures intérieures et antérieures dont, pour les recouvrer, ils n'ont eu apparemment qu'à les redécouvrir dans quelque miroir secret. Aussi bien, se référant sans équivoque à ces modèles tout ensemble si proches et si lointains, ont-ils entamé avec eux un dialogue qui s'est traduit spontanément en images dont ils sont moins les auteurs que les interprètes, traducteurs ou acteurs ; en tous cas médiums au sens où Stridberg l'entendait du créateur. Nous allons les voir peu à peu recouvrer l'image de leur personne en découvrant leur personnalité dans cette image. Et nous allons à notre tour découvrir les personimages, moins créateurs que créations tant eux-mêmes se mettent en couvre, s'assimilent au support dans sa substance et non seulement aux couleurs qui lui sont ajoutées. Pour joseph W., le fait de peindre est pratiquement indissociable d'une certaine façon extraordinairement naturelle d'être non tant comédien que constamment en comédie. Les personimages partagent tous plus ou moins ce don de reproduire concrètement des attitudes mentales. L'atelier s'apparente parfois à une sorte de ballet ou plutôt de pantomime, parfois bouffonne, souvent plus grave : une Comedia dell'Arte où chacun s'efforce d'élaborer son personnage, par delà les masques et les caricatures. Aussi cet exhibitionnisme toujours en éveil est-il un facteur d'évolution non négligeable, puisqu'il manifeste une invention inépui- sable dès qu'il s'agit de franchir les barrières que leur opposent leurs propres fantômes. Nous savons assez que l'art contemporain rencontre les mêmes fantômes, mais de l'autre côté de la barrière, là où il s'agit bel et bien de régression.

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Gérard L.  "La maison", 80 x 100 cm
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Hundertwasser  "Les penseurs", 1982 -- 90 x 90 cm

Nul doute que joseph W., ne soit une personnification extrêmement vivante du personimage dans la mesure où il est bien ce mime originaire, auteur et acteur dans leur indivision première. Ses grimaces participent de tout un exercice, un jeu central de mouvements dont sa peinture procède à la façon d'un prolongement naturel. C'est le corps entier qui peint, qui parle avec tous ses organes, toutes ses fonctions, au point qu'il semble s'enrouler dans ses formes, se draper dans ses couleurs. Il va sans dire que d'une telle activité, d'une telle vitalité en action ne saurait sortir un assemblage de lignes muettes ou strictement décoratives. C'est à la fois un langage, une lutte et un jeu : un être qui se réalise dans la dialectique du moi et du non-moi, de la contrainte et de la liberté. Il représente ce qu'il est et il est totalement ce qu'il représente. Il ne peut concevoir sans vivre cette conception. Ce n'est pas par hasard qu'il choisit toujours des formats impossibles, tout en hauteur ou en largeur, qui l'obligent à grimper ou à ramper. La présence de la caméra ne le gêne en rien, pas davantage que ses compères. Au contraire, d'une façon générale elle stimule toutes les ressources d'un cabotinage instinctif qui devient une force de communication. Joseph découvre des acrobaties inédites. Il s'enroule littéralement autour d'un crampon de fer... Il a quatre mains... Il se crispe, se noue et se dénoue dans les affres de la création. C'est Michel Ange peignant le plafond de la Sixtine.

Mais il peint avec une telle autorité et ce qu'il peint nous restitue à un tel niveau de sublimation ses grimaces et ses contorsions qu'une osmose émouvante est en train de se réaliser sous nos yeux. Joseph se crée lui-même. Il n'est pas un centimètre carré de ce miroir vivant qui ne réfracte son étincelle de vie organique.


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Jérôme S.  "La danse", 50 x 65 cm

C'est également pourquoi il est bien difficile - nous en avons déjà parlé - de ranger les débiles - et particulièrement les mongoliens - dans les deux grandes familles psychologiques de l'extra et de l'introversion. Certes, dans la vie quotidienne chacun rejoint plus ou moins précisément l'une ou l'autre de ces structures et morphologies standard à quoi la création les dérobe. On assiste alors à une sorte de renversement des valeurs psychiques parce que les pôles extrêmes, au lieu d'opposer leurs manques, conjuguent leurs énergies positives. Là encore, il faut souligner à quel point la vie créatrice se propose comme le prolongement direct de la vie, avec ses souffrances, ses joies, ses efforts, ses déceptions : deux formes, deux états d'une seule et même sincérité. On peut penser que la force créatrice au contact d'une force de vie particulièrement pure - et même vierge - détermine une dépossession, un détachement de soi qui équivaut à une liberté des dons d'autant plus totale qu'elle n'est soumise à aucune volonté délibérée. D'où cette respiration large et lente qui caractérise ces peintures, ce rythme et cet équilibre déconcertant entre la systole de la conscience individuelle et la diastole de l'inconscient collectif, entre la construction logique et la pure sensibilité musicale.



Début du livre

Chapitre 3 : Galerie de portraits
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1. Introduction     2. En quête des "Personimages", considérations sur l'atelier
3. Galerie de portraits     4. De l'image au personimage     5. Art en puissance, art en impuissance


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