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par Jean Revol | |||
| ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ? | ||||
GALERIE DE PORTRAITS 10 / 12 Encore le nouveau dessin est-il réduit au plus aigu, au plus signifiant : les lèvres, la pipe, la fumée : c'est le visage. Souvenons-nous de cette page étonnante où Baudelaire décrit l'euphorie première du fumeur de hachisch qui attribue à sa pipe « l'étrange facilité de le fumer ». Et bien, « cette espèce de transposition ou de quiproquo intellectuel, cette évaporation lente, successive, éternelle » qui apparaît comme un calembour grahique de la matière pensante - ce cerveau derrière lequel se dissimule un visage - c'est exactement l'opération à laquelle joseph s'est livré en réduisant le fumeur à sa pipe et aux volutes de fumée qu'elle dégage, sans que cette réduction soit un leurre ou une esquive, mais au contraire une sublimation, une figuration exemplaire. On sait comment des artistes aussi maîtres de leur technique que Bellmer ou Hundertwasser se sont laissés enfermer par celle-ci dans des métaphores répétitives du cerveau, des organes sexuels, circuits de la fécondation ou de la digestion : métaphores si peu vécues qu'elles ne restituent guère que le piège intellectuel qui consiste à replacer frauduleusement des sources d'émotions archaïques dans les formes dites « Modernes », alors qu'il est si facile de retourner les données de l'équation ainsi établie. Les mêmes lacis de lignes, les entrelacs ou enroulements de formes en spirales restent chez eux totalement décoratifs, ne se départissent que rarement d'une perspective littéraire ou esthétique. Aussi éprouve-t-on toujours le sentiment d'être en face de simulacres. Au contraire, dans ce portrait de Jean Revol et particulièrement dans le dessin ultérieur, joseph, parti à la poursuite de sa mémoire, est rattrapé par elle. Il s'abandonne librement au plaisir d'inventer hors du rationnel et de la réalité composée et déjà sa main précède les caprices de son imagination alors même qu'elle n'en est encore qu'à en suivre allégrement les circuits. Tous ses automatismes sont mobilisés pour accélérer ce mouvement de maturation intime qui lui permet d'extérioriser une image de ses passions et de ses énergies. L'allusion à la figure humaine est dépassée mais confirmée. Elle s'impose avec une étrange énergie, élabore une énorme cellule en pleine transformation, comme en quête de nourriture et de croissance.
C'est un phénomène propre aux mongoliens que de
présenter chacune de leurs peintures comme une
variation nouvelle sur un thème unique, en prolongement
d'une forme préalable, d'un accomplissement intérieur et
antérieur, la partition transcrite après coup d'une
musique secrète et préexistante. Et voilà que ce chant,
aussitôt qu'il s'élève hors du silence, s'accorde et rime
souverainement avec tous les autres. C'est un appel
émouvant de racine à racine, un jeu constant
d'allitérations autour d'un esprit anonyme - le contraire d'une
âme en peine - au pouvoir d'ubiquité hallucinant. D'un
personimage à l'autre, cet esprit prélève ici un trait, là un
autre, et finit par composer, entre l'abstrait et le concret,
une sorte de paraphrase complexe, une genèse qui ne
cesse, non de multiplier, mais de diviser à l'infini, telle
une cellule en fission perpétuelle.
Frankie travaille de la même façon, en vertu de cette même tension interne, chez lui moins violente mais plus subtile. Il semble obéir à ce même geste créateur qui semble toujours s'élargir en maintenant toutefois tous les sommets obtenus à la même distance d'un centre qu'il ne quitte jamais. Il est lui-même ce centre. Frankie pense et sent avec ses feutres ou ses craies, comme Joseph avec ses pinceaux. Aussi les oeuvres se développent-elles avec une logique interne que rien ne semble pouvoir enrayer. Comme certains tableaux de Van Gogh ou de Raphaël, elles semblent -surgir sans effort et par une étonnante parthénogenèse, du patrimoine même de l'homme : son coeur. Créations sans créateur, elles nous permettent à leurs façons - et avec leurs moyens - d'approcher ce qui est en art la liberté suprême : la grâce. La première oeuvre de Frankie représentait un match de football vu la veille à la télévision. Il s'y est repris à deux fois, dès la première séance. Il a commencé par dissocier curieusement sa conception - assez théâtrale et très composée - de son exécution ; il a même détruit l'une par l'autre. La mise en place des joueurs, la distribution du terrain avaient fait l'objet d'une analyse serrée témoignant d'emblée d'une prise de conscience du phénomène et de tout un travail mental pour abstraire cette vision de sa réalité. Le premier soin de Frankie a été de dynamiser l'espace ; cela se sent très fortement dans sa composition. La matière n'a pas suivi parce que Frankie - qui apprendra très vite et très complètement à jouer de toutes ses possibilités - a commencé par s'égarer dans le hiatus, cet espèce de passage à vide qui empêche une matière d'être couleur ou vice-versa. Hypnotisé par le vert des pelouses, Frankie a cru le retrouver au plus juste avec les craies dont il a balayé la surface, recouvrant et détruisant tout le travail préalable. Il a suffi de lui démontrer les propriétés et les résonances propres à chacune des techniques. Dès la seconde version, dans l'heure qui a suivi, Frankie a franchi l'obstacle. Il n'a pas tourné en rond longtemps, si l'on en juge par cette audacieuse composition circulaire autour d'un ballon mythique, centre de tout un jeu de formes et de couleurs qui reprend mot à mot l'interminable dialectique entre forme et concept, entre le schéma d'un langage standard et l'accumulation inépuisable des significations particulières. C'est tout ce mécanisme qui revient tourner inlassablement sur lui-même, l'interaction fascinante d'un vocabulaire absolument réinventé par rapport aux origines du langage. |
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