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par Jean Revol | |||
| ART DE DEBILES, DEBILES DE L'ART ? | ||||
GALERIE DE PORTRAITS 12 / 12 Et que dire des « Fenêtres » (dernière version) qui charpentent solidement la façade au lieu de la trouer ; elles s'ouvrent enfin sur l'extérieur, non plus sur le dedans. Là aussi nous retrouvons - au contraire de la fatale régression - l'effort prodigieux de la volonté qui entend se réaliser et se substituer à son objet. Parallèlement, il y a aussi le travail sur l'objet pour qu'il rejoigne le niveau de la volonté. C'est la réalité du rêve et la magie du dessin réalisé : la réalisation du dessin par des moyens nés du désir.
On songe au Dubuffet des temps préhourloupéens
qui jouait avec la réalité comme avec l'illusion d'un désir
insatisfait. Cet homme de haute culture s'est acharné à
nous restituer la vision de l'enfant qu'il aurait voulu être.
Enfant imaginaire ? Du moins, les voitures le sont, qu'il a
peint comme l'enfant conduit la sienne qui existe
précisément dans la seule illusion de conduire. De même,
Dubuffet réagit moins à la présence de l'objet qu'à l'idée
que celui-ci lui suggère. Aussi fait-il à l'envers la preuve
évidente de cet esprit de symbole propre aux arts de
l'enfance. S'il a choisi l'art, c'est précisément pour passer
du rêve à la réalité, non le contraire.
Avec l'interminable cycle de l'Hourloupe, cette présence s'abstrait dans la projection à l'infini d'une mémoire anonyme, d'un langage rigoureusement déper sonnalisé qui entend codifier impitoyablement l'angoisse et l'invention créatrices. Les « Escaliers » ouvrent directement sur ces immenses plages couvertes d'une écriture hachée et tricolore que Dubuffet s'est inventé pour échapper à toutes prises, au jour comme à la nuit, au temps comme à l'espace. Il s'est condamné à l'éternité d'un désert, d'un enfer culturels autrement plus éprouvants que ceux dont Malévitch a feint d'établir un portrait-robot. C'est le déroulement sans fin d'une angoisse sans sursaut, d'un temps sans heurts, d'un espace sans voix. C'est la puissance incoercible de l'indifférence, l'écoulement suspendu d'un sang figé dans un corps qui ne peut plus mourir, mais qui peut encore souffrir. Si Dubuffet s'est lancé dans cette prodigieuse aventure de l'art brut, si proche de celle des Personi- mages, c'est que, face à tous ces petits maîtres contemporains de la satisfaction régressive, il a réussi, non sans grandeur, à rester le mitre de la régression insatisfaite, autre face de l'insatisfaction créatrice. Impossible de passer sous silence la visite des Personimages au village d'art Préludien conçu, habité, animé et sans cesse recréé par Chomo « L'Ermite de la forêt » retiré au cceur de la Forêt de Fontainebleau dans un microcosme dont il est l'architecte, le mécanicien, le chimiste, le législateur, le philosophe, le poète et le musicien. Il est encore jardinier, apiculteur, éleveur. Il règne sur un petit peuple d'abeilles à qui il en fait voir de toutes les couleurs et sur une cour qu'il est bien difficile de qualifier de basse : un coq par poule ce qui n'est une sinécure pour personne, même pas pour la musique concrète que Chomo en retire sur un vieux magnétophone trouvé dans une décharge. Il est surtout l'un des créateurs
Chomo s'est mis de lui-même, radicalement, hors de
la culture et de la société. Il ne peut rien partager avec les
autres de ce qu'il leur donne en bloc. Comme nos amis, il
s'engage tout entier dans le moindre détail. Il est de ceux
pour qui la création se situe au carrefour infiniment
complexe de la technique et de l'accident, d'une grande
habileté, d'une immense naïveté, d'une rouerie et d'un
exhibitionnisme impénitent qu'il sait fort bien monnayer,
avec un grand bon sens paysan qu'il n'hésite pas à
superposer à la joie de créer, celle de se moquer des
imbéciles qui viennent le voir pour se moquer de lui.
La rencontre a été spectaculaire, du moi hypertrophié et des moi enfouis. Il s'est adressé à eux dans le langage châtié et précieux qui lui est ordinaire. Il leur a parlé de ses propres réincarnations, (153), non sans évoquer leurs propres vies antérieures, les rapports de celles-ci avec leur condition présente dont - leur dit-il - ils ne doivent pas souffrir, sinon pour faire de cette souffrance oeuvre de joie. C'est exactement ce qu'ils font. Aussi le message passe-t-il dans son intégrité mystérieuse. Ils boivent littéralement ses paroles. Puis ils se répandent dans le domaine, visitent tout, s'imprègnent de tout. Ils sont chez eux. Frankie ne peut se détacher d'un grand vitrail qui semble l'hypnotiser. Joseph W. feuillette frénétiquement dessins et peintures en répétant comme le Tchitchikov de Gogol dans sa prison : « moi, moi, moi ». Ils se sont reconnus. Ils appartiennent à cette famille spirituelle dont tout membre est le prisonnier autant que l'élu. Instinctivement, ils se sont assimilés à lui, à ce lièvre déguisé en tortue parce qu'il veut perdre une course qu'il a moralement gagnée cent fois. Encore Chomo jouit-il de cet espace propre dont le moindre escargot doit revendiquer la propriété sous peine de mort. Le domaine Préludien, les vastes espaces qu'il occupe, ceux encore plus vastes qu'il suggère ne va pas sans réveiller certaines nostalgies. Est-il nécessaire de préciser que cet espace-là, précisément, les handicapés sont les seuls à ne pas l'avoir. La fête finie, on a regagné l'atelier et la vie quotidienne. L'exaltation tombée, peu ou pas de commentaires. Cette visite ne serait-elle qu'un coup d'épée dans une eau trop légère ou trop lourde, trop fine ou trop dense ? Ce furent ensuite les vacances : deux mois d'absence, de jachère. Au retour, les Personimages se bousculent avec leurs souvenirs. Chomo est vivant, parce qu'ils l'ont digéré ; il est devenu mémoire ; il éclate de toute part visite à Chomo, promenade chez Chomo, Chomo ici, Chomo partout ! Et Frankie, dont la mémoire est sans fond lui dédie, au nom de tous, ses «Morts de Chomo », oeuvre charnière qui prélude à un épanouissement, non seule ment personnel mais de toute la petite collectivité. Les formats doublent, triplent, parfois décuplent. « La visite à Chomo » qui suit directement, fait 160 x 80 cm. La densité se multiplie également, au point que Frankie doit embaucher ; il ouvre son propre atelier. Grand séducteur, le voilà maître d'oeuvre. Ses petites amies travaillent sous ses directives implacables. C'est ainsi qu'il accomplit - ou fait accomplir - « La Foule », trop immense et riche de détails - tous préalablement dessinés et répartis entre les disciples qui n'ont plus qu'à travailler avec ferveur - pour être réservés uniquement au feutre du maître. ![]() Frankie G. "Les morts de Chomo", 50 x 65 cm Mais n'oublions pas « Les Morts de Chomo », ni le fait que Frankie a pénétré avec une intuition stupéfiante le fait que Chomo - à l'image du Facteur Cheval et de la plupart de ces constructeurs sans espoir - ne fait que préparer et parer à l'infini son tombeau. Aussi bien, ce dessin se construit-il sur une pyramide, archétype de l'ipogée. Quant aux masques qui veillent, au seuil de cet autre monde, n'en doutons pas, c'est Chomo lui-même. |
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