via crucis : par Helène-Françoise Brou

Labyrinthe minautorien, forêt obscure, quête du Graal, chemin de Damas ou chemin de croix, l'espace circonscrit par les oeuvres et installations de Gregorio Botta dévoile une topographie aventureuse, un territorie du merveilleux, transformant celui qui s'y perd en quelque héros de légende, chevalier errant, pèlerin expiatoire ou explorateur en terra incognita. Au fil des étapes, le cheminement au coeur de cette géographie initiatique conduit le voyageur avide de révélation sur le versants de la métaphysique et de l'imaginaire, là où s' architecture la pensée, là où se construisent aussi archétypes, mythes et fables. Par ce repli dans la méditation et l'imaginaire constructif, les travaux de Gregorio Botta offrent un rééquilibrage face aux situations insatisfaisantes imposées par les contingences extérieurs, ainsi le jeu tonique des images, la machinerie pseudoscientifique, la dramaturgie mystique, ne tentent que de réaliser l'inespéré à savoir poétiser et dédramatiser le réel.
Le poids et la légèreté.
L'itinéraire s'ouvre d'abord sur la salle du poids et de la légèreté; là, les structures archétypiales s'affrontent en silence: le poids de la matière, incarné par la gravité des plombs, des fers et des volumétries pleines s'oppose aux énergies volubiles autant qu'insaisissables de la pensée, tranposées elles dans les propriétés fluides et translucides des cires blanches ou dans la fragilité des papiers invisibles, servant de fond aux tableaux. Un dialogue fécond s'instaure entre le solide et l'imatériel, entre l'ombre et la lumière, signifiant subtilement qu'à la psychologie tragique de la chute des corps répond symétriquement et salutairement celle du redressement spiritual.
San Gennaro: le sang du saint
L'espace du sacré surgit alors, dépliant son rituel primitif et syncrétique situé entre transsubstantation eucharistique et sacrifice paien. A Naples, depuis des siècles, on célèbre le miracle de San Gennaro, patron de la ville. Le sang du saint, solidifié et contenu dans une ampoule sacrée, se liquéfie deux fois l'an devant la foule des fidèles, scellant ainsi le nouveau triomphe des forces de vie sur la cité. A l'image de la capsule renfermant le sang miraculeux, les San Gennari de Gregorio Botta contiennent en leur centre de gravité une concentration de pigments rouge sang comprimés sous une plaque de verre. La sereine monochromie du tableau s'illumine soudain, ravivée par la relique flamboyante qui devient signe de l'énergie pure encore à libérer et figure matricielle où reposent à l'état de virtualité les formes en devenir.
La chambre du feu
"L'imagination travaille en son sommet comme une flamme" (Bachelard)
Ultime station du parcours, voici la chambre du feu, lieu d'abandon et de dissolution des formes. Figure solidaire du sang, de la vie, l'élément feu demeure l'emblème d'une essence suressentielle, véhicule de l'intelligence céleste ou diabolique. Dans sa psychanalyse du feu, Bachelard, qui a bien compris cette valeur essentialiste, confère au feu une double puissance métaphorique, une métaphore de métaphore qui désigne, entre autres dialectiques, l'endroit mystérieux où gît le secret ultime des énergies mutantes, soit le secret de la création. Dans cette même perspective, la chambre du feu se situe au coeur même du système créatif de Gregorio Botta; une sorte de point de fusion où se consumme dans un face-à-face menaçant l'ouvre passée et présente. Nous assistons alors à cette épreuve du feu dans laquelle le dynamisme calorifique joue avec les matières et substances créées antérieurement par l' artiste, une combustion de l'oeuvre qui fait fondre les cires, brûler toiles et cadres, blesser et creuser la planimétrie des surfaces, jusqu'à ce que cette poésie aléatoire de la flamme libère, au terme de ce sacrifice, une nouvelle syntaxe plastique résolument tournée vers l'avenir.

Helène-Françoise Brou
Genève, le 12 mai 1994
(catalogo della mostra alla Saint Leger)

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