Jean Revol

Par un de ces hivers particulièrement rudes comme il y en avait souvent au Moyen Age, un homme à cheval arriva, un soir, devant une auberge, bien content d'avoir trouvé un refuge où passer la nuit et se reposer. Il avait erré toute la journée dans une plaine battue par la tempete et recouverte d'une couche de neige si épaisse qu'on ne distinguait plus ni route ni chemins. Aussi l'aubergiste, très étonné de le voir devant sa porte, lui dernanda d'où il venait. Et apres que celui-ci eut fait un geste du bras en direction de la plaine, il lui dit: "Savez-vous que vous venez de traverser le lac de Constance?", Alors, à ces mots, le cavalier, foudroyé par l'émotion, tomba mort à ses pieds.

Cette légende est très connue dans toute l'Allemagne du sud et elle correspond parfaitement, je crois, à l'oeuvre de Jean Revol. Non que la peinture de Revol ait quelque chose à voir avec le Moyen Age, ni avec le gel ou la neige, mais parce qu'il frissonne jusqu'à l'os, le spectateur, quand il les traverse du regard, les tableaux de l'artiste.

Chacun de ses paysages, en effet, qu'il montre un champ fraîchement labouré, l'orée d'un bois, quelques arbres décharnés ou quelques maisons groupées sous les feuiliages est plus en rapport avec notre psychisme qu'avec la réalité objective. On pourrait parler de paysages mentaux si l'expression, ces dernières années, n'avait été si galvaudée. Je veux dire que les branchages, chez Revol, se referment sur vous comme des mâchoires, que les sentiers qui tournent ou fuient vers l'horizon comme autant de labyrinthes et de précipices ne mènent nulle part. Allez donc y déjeuner sur l'herbe, dans cette nature-là, vous ne saurez où poser votre derrière, car vous allez les voir siffler de toute part, les serpents et les cauchemars! Tant il est vrai que ce serait une idée très incongrue que de vouloir ainsi pique-niquer en soi-même.

Des impressionnistes qu'il n'aimait guère, Picasso avait l'habitude de dire qu'ils faisaient une peinture de promeneurs. Et il est facile de comprendre pourquoi, lui qui voulait que chacune de ses ceuvres fût une arme défensive et offensive contre l'ennemi, ne pouvait admettre que des peintres eussent choisi, à ce point, de n'être qu'une perception purement rétinienne. Non que l'artiste doive être aveugle, c'est bien avec des formes et des couleurs en un certain ordre assemblées... Mais parce qu'il y a derrière l'oeil un cerveau qui pense et dans ce cerveau quelque chose de fantomatique, de fantasmatique, d'archétypique qu'il est et qui, en même temps lui échappe et que, faute de mieux, ne pouvant le nier, on continue à appeler l'Esprit.

Cela ne veut pas dire, bien entendu, que la peinture de Revol soit de près ou de loin spiritualiste. Il est trop facile, après Heisenberg et les physiciens de la gnose de Princeton, de revenir à une notion aussi périmée. La nouvelle image de la matière qui, depuis trois quarts de siècle a fait voler en éclats le vieux déterminisme a détruit également la vieille spiritualité. Sans compter que, dans les toiles de Revol, il serait plutôt question de diables et de diableries, la transcendance, chez lui, ayant une forte tendance à tirer vers le bas.

L'espace, dans un tableau impressionniste, tourne rond, c'est-à-dire qu'il n'est que torpeur, moiteur, apesanteur, sous la grille des petites pastilles colorées. Chez Revol, à l'inverse, la ligne rompt, creuse, étire, zigzague. La moiteur cède la place à la stupeur, raison pour laquelle ses figures sont si totalement foudroyées.

La peinture romaine, on le sait, présente deux zones principales et une troisième intermédiaire, calquées sur l'art topiaire qui régissait, à Rome, I'ordonnance des parcs autour des palais. La première de ces zones comprend tout ce qui, de près ou de loin, est arbustes, rochers, buissons, végétations, avec au plus profond d'elle-même, la forêt, lieu de tous les sortilèges et de tous les crimes. La deuxième, à l'inverse, regroupe l'ensemble du domaine bâti tels que maisons et monuments qui symbolisent la civilisation. Entre les deux: le jardin, tiré au cordeau, zone mitoyenne et avancée extrême de la société sur le chaos. C'est le fameux couple nature-culture qui arrivera jusqu'à nous à travers toute la peinture de l'Occident.

Outre le fait que les paysages de Revol perpétuent le crime, il est curieux d'en voir apparattre une variante dans son oeuvre, quand l'artiste place, par exemple, les masures de son village en bout de champ, sous la voûte des lourdes frondaisons.

On pourrait parler de paysages d'architecture, mais ce n'est pas exactement de cela qu'il s'agit, car l'opposition ici n'est pas si tranchée entre l'univers naturel et les constructions de la géométrie. Les maisons de Revol, elles aussi s'étirent, zigzaguent mais autrement: ce sont des tournures, des allures, tout un monde intimiste de perceptions et de sentiments aux évocations bachelardiennes. La tête encore, comme partout dans ses tableaux, mais rassérénée, pacifiée. Le havre atteint au terme de mille dangers ou qu'on n'aurait jamais dû quitter. L'auberge du voyageur perdu dans la plaine glacée avec ses promesses de repos et de sécurité.

Enfin, j'allais oublier l'essentiel qui, cependant, va de soi, à savoir que Revoil est peintre, c'est-à-dire qu'il met des couleurs sur une surface plane, ce qui hélas n'est pas toujours le cas de nos jours depujs que soufflent, jusque dans les écoles, toutes sortes de vents néo-néo-néo-dadas. Pour que Revol réussisse son coup, il faut que la palette glisse sur le papier qui sera ensuite marouflé. Cela est vrai de ses paysages et de ses natures mortes, bouteilles, courges, escaliers, etc. La couleur donne à cette œuvre sa force et sa beauté. Et si ses paysages m'entraînent si loin dans les abysses de lui-même et si j'accepte de l'y suivre, c'est très certainement parce qu'il y a chez lui, avant toute chose, la peinture.

Car tout bien considéré, s'il y a toujours eu à toutes les époques beaucoup de paysagistes de tous crins, comme c'est rare un peintre.


Jean-Louis FERRIER
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