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Une certaine Venise

Si vous demandez à Kawun ce qu'il cherche à dire/à faire dans sa peinture, il répondra simplement: à investir l'espace du tableau. Tant il est vrai que peindre est donner vie à une surface et y projeter les caractères de sa propre écriture, créant de tracés en taches de couleur un monde fait de sa propre lumière.
Alors, si vous rencontrez aujourd'hui un certain Kawun dans «une certaine Venise», dites-vous bien que cette radieuse Venise-là est aussi imaginaireabstraite que les anciennes toiles peuplées de taches informelles; et aussi réelle puisque enregistrant et transmettant émotions et réminiscences. Tissant dans l'entrelacs de ses signes une moire d'énergie et de joie, elle inscrit une séismographie de rêves, d'impulsions et de vitalité.
Car au début est la toile, la page blanche, lieu de tous les possibles: tout à la fois appel et défi, prête à une nouvelle aventure. Et le peintre contemple ce champ d'action et d'imaginaire, lice du combat qu'il s'apprête à mener pour écarter toute gangue du noyau de vérité que le corps à corps avec les éléments physiques va peu à peu amener au jour.
Elle est ce rectangle (ce rond, cet ovale), cette portion d'espace délimitée. Immense à la dimension du mur ou intime tel un médaillon, la toile est cette réalité tangible: une largeur à embrasser, une hauteur à laquelle se confronter. La matérialité du plan dicte le geste, excite les ressources de l'intelligence, fouette l'énergie pour dépasser l'angoisse de l'inconnu... tandis que va bientôt surgir la première décision à laquelle la toile va vibrer, réagir.
Depuis les bisons de la caverne, l'artiste a toujours connu ce premier affrontement, cet appel d'une surface et cette griserie d'instaurer le dialogue; cette ivresse de créer à partir de rien, quelques pigments jouant sur le rugueux ou sur le lisse de la paroi ou de la toile. Kawun connaît et cette ivresse et cette angoisse devant cet enclos vierge qui, dans quelques jours, quelques mois, fourmillera d'un univers: l'Univers, le seul existant, total, autonome, exclusif, lesien. J'imagine alors Kawun dans la retraite austère de son plateau d'Auvergne, coupé du monde par l'hiver. Les bruits amicaux de l'été se sont éloignés, les voix et les sourires estompés. Le froid est venu et l'hibernation d'une nature, d'un village. C'est alors que seul, loin de la société des hommes, il prend, pensons-nous, toute mesure de sa force. Du haut de sa solitude, il domine le monde, rassemblant les pouvoirs qui sont les siens: la puissance de l'imaginaire et de i la création. Cloîtré parmi crayons et pinceaux, alors qu'il entame le ballet des trajectoires et des équilibres, il se sent devenir le démiurge d'un nouveau monde.
Qu'importe alors vents et froidure, chaos et stridence du cénacle des hommes. La nature même qui l'entoure et qu'il aime, plantes et animaux confondus, tout ce qui fait le spectacle ordinaire de nos vies disparaît derrière la vivacité de la création. Abrité dans les blancheurs de ses murs, baignant dans la musique, Kawun fait surgir un inconnu qui rejette dans la grisaille la terne réalité. L'imaginaire devient plus réel que le réel.
Déjà un trait s'élance, générateur d'espace; un autre lui répond et de courbe en contre-courbe, d'écho en contrepoint, de prolongement en opposition, s'échafaude l'univers des couleurs et des formes. Dans ses grandes assises comme dans ses modulations les plus ténues, le microcosme s'élabore, souverain dans ses balancements et foisonnant dans sa complexité.
Mais cet alphabet et cette grammaire de gestes n'ont, dirait-on, de présence tangible que pour capter une présence impalpable et invisible. Chaque artiste a sa lumière. Parfois réaliste, froide ou diffuse. Celle de Kawun fait tellement partie intégrante de la matière peinte qu'on n'en a pas tout de suite conscience. Et cependant elle entre en vous, suave et veloutée comme la lueur déclinante d'un couchant. L'ombre ne la détermine pas; elle est dans la couleur nacrée, dans la superposition fine des strates de glacis, elle est dans les imperceptibles nuances d'un ton. La lumière enveloppe, s'insinue, régnant par-delà les formes et les motifs qui ne sont qu'instruments de sa capture et faire-valoir.
Et, comme beaucoup de peintres de sa génération, Kawun s'est plu à magnifier cette vie de la forme, attentif à cette capture de la-belle et omniprésente divinité. Il a suivi cette ascèse-ou cette libération - de ne jouer qu'avec les éléments du langage sans plus masquer le coeur de l'écriture par aucun récit. C'était alors un jeu intime de signes et la projection d'un élan intérieur passant par le geste. C'était le jeu des techniques, l'exploitation ludique, jubilatoire des ressources d'une encre, d'un pinceau, d'un crayon menant leur propre vie et se pliant en même temps au caprice de l'artiste - à sa dextérité, à sa clairvoyance (un mot de peintre). Et le spectateur à son tour, oublieux des mirages extérieurs, s'enfonçait fasciné dans la boîte magique où la vie charriait des objets inconnus aux luisances laiteuses et conduisait par leur cheminement au coeur du partage.
Dans cette pure musique des formes s'est cependant glissée non pas une histoire, non pas des mots, mais, comme chuchotée, une proposition de conte ou de rêve. Kawun l'Ukrainien a, comme malgré lui, songé à ses origines orientales et a vogué à l'aise dans l'irrationnel ancestral, tandis que, partageant la même ondoyante nature, bulbes et figures flottaient languissamment dans des clartés de miel.
Et donc a-t-il ainsi manié l'ambiguité figuration-abstraction, secouant le spectateur frileux dont le vieux fond de rationalisme cartésien est à la fois soulagé de reconnaître des figures et déconcerté devant cette familiarité avec un imaginaire se jouant des formes du réel.
Mais après tant de temps passé devant le chevalet à se jouer des règles de l'art, à les manier, les contourner, les défier et à les dépasser, ces lois usées que l'artiste doit revivifier au bout de tant d'exercices virtuoses, voire périlleux, Kawun est tranquille. Les contraintes du métier, il les a apprivoisées, les a pliées à son exigence. Et c'est en parfaite sérénité qu'il va de l'abstraction à une forme plus représentative. Car pour lui, figura par-delà les formes et les motifs qui ne sont qu'instruments de sa capture et faire-valoir.
Et, comme beaucoup de peintres de sa génération, Kawun s'est plu à magnifier cette vie de la forme, attentif à cette capture de la-belle et omniprésente divinité. Il a suivi cette ascèse-ou cette libération - de ne jouer qu'avec les éléments du langage sans plus masquer le coeur de l'écriture par aucun récit. C'était alors un jeu intime de signes et la projection d'un élan intérieur passant par le geste. C'était le jeu des techniques, l'exploitation ludique, jubilatoire des ressources d'une encre, d'un pinceau, d'un crayon menant leur propre vie et se pliant en même temps au caprice de l'artiste - à sa dextérité, à sa clairvoyance (un mot de peintre). Et le spectateur à son tour, oublieux des mirages extérieurs, s'enfonçait fasciné dans la boîte magique où la vie charriait des objets inconnus aux luisances laiteuses et conduisait par leur cheminement au coeur du partage.
Dans cette pure musique des formes s'est cependant glissée non pas une histoire, non pas des mots, mais, comme chuchotée, une proposition de conte ou de rêve. Kawun l'Ukrainien a, comme malgré lui, songé à ses origines orientales et a vogué à l'aise dans l'irrationnel ancestral, tandis que, partageant la même ondoyante nature, bulbes et figures flottaient languissamment dans des clartés de miel.
Et donc a-t-il ainsi manié l'ambiguité figuration-abstraction, secouant le spectateur frileux dont le vieux fond de rationalisme cartésien est à la fois soulagé de reconnaître des figures et déconcerté devant cette familiarité avec un imaginaire se jouant des formes du réel.
Mais après tant de temps passé devant le chevalet à se jouer des règles de l'art, à les manier, les contourner, les défier et à les dépasser, ces lois usées que l'artiste doit revivifier au bout de tant d'exercices virtuoses, voire périlleux, Kawun est tranquille. Les contraintes du métier, il les a apprivoisées, les a pliées à son exigence. Et c'est en parfaite sérénité qu'il va de l'abstraction à une forme plus représentative. Car pour lui, figura Or, ce bonheur redécouvert comme une seconde naissance, Kawun va le trouver comme incarné dans Venise. Lieu de lumière irradiant ses opales à la sortie du désespoir, lieu ô combien mythique pour l'artiste qui accroche son maillon à la grande chaîne des découvreurs géants, ceux qui ont oeuvré à une nouvelle aube des temps: Renaissance, mot chargé de sens, et réalité où abreuver sa soif de repartir.
Dès lors, ses voyages sur la lagune sont pour Kawun le Ciel, l'Histoire, le Génie, reçus de plein fouet sous son regard émerveillé qui a gardé une étincelle d'enfance.
Et tout se mêle désormais dans sa toile: l'éblouissement premier de cette clarté humide qui fait vibrer les contours et les noie: le mouvement des architectures brisées et répétées en mobiles reflets; et puis le vertige, à n'y pas croire, de ces coupoles, porches, colonnes, constructions accumulées en un spectacle qui vous encercle.
Kawun perçoit aussi en écho à ses propres origines les bruissements des lointains voyages. Car l'Orient est présent en ces rives, paré de ses joyaux et de sa violence. Et nous voyons alors le Turc se battre dans l'éclat des armes ornées et dans le tumulte des chevaux renversés. Tout un flot bruyant et magnifique monte de la mer et répercute son fracas aux volutes des arcades.
Du combat guerrier, Kawun fait siennes l'ardeur et la générosité. Filtrée par l'épaisseur des siècles et plus encore par la somptueuse iconographie de l'histoire de l'art, la guerre résonne des timbres d'un Monteverdi, ruisselle de l'or d'un Titien, caracole avec le Tintoret, flamboie des satins de Véronèse et les armures de mort luisent doucement près du cheval qui frémit tandis que le rouge allume sa lueur sensuelle. De cette fête imaginaire et des échos splendides de sa mémoire, Kawun retrace les jaillissements. Les lignes montent à l'assaut des palais et tournoient dans l'espace chaviré. Les rouges et les jaunes communient en des accords profonds; et, dans un même brassage, chevaux, façades baroques et humains participent à cette flambée d'allégresse. L'ordonnancement des fastes comme la saveur des transparences et le soin amoureux des glacis ont gommé la souffrance et le sang. La Venise de Kawun est image de la vie reconquise.

Florence Vercier


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