L'évasion calculée abstract art switzerlandabstract art switzerland
« Les Milésiens ont aussi été de grands marins. »
Cette phrase, entendue une fois, dans l'atelier, prononcée par Claude
Loewer...
Comme le retour à une antique sagesse, où les vents du large s'allient
aux arômes terrestres, où dans l'inconnu de la matière picturale, il
s'agit
de retrouver quelques lignes maîtresses, quelques clés de repérage: le
familier se confronte à l'indicible.
A partir de cette phrase s'impose une première constatation: les Grecs
ont moins été des expérimentateurs que des intuitifs. Ils se sont toujours
davantage intéressés aux modes spéculatoires qu'aux entreprises de
contrôle: l'essentiel est d'inscrire sa personne dans un Tout mouvant -
c'est Héraclite sans cesse retrouvé -, de se situer par rapport à la
terre et
aux étoiles.
Creuser son sillon... sillages à déterminer...
A l'infini de l'océan, au ressac sans cesse frappeur, il n'y a rien
d'autre
à opposer qu'un point, le point infime d'où toute géométrie germe,
s'élance, se bâtit, se
complexifie.
Les surfaces picturales de Claude Loewer sont les espaces sans fin de
l'acte de peindre. Un même élan nous aspire, une même soif de
découverte spatiale nous immerge peu à peu: qu'y a-t-il au-delà de la
peinture? Au-delà de la couche inlassablement retravaillée? Au-delà de
la matière picturale?
Question sans réponse, car de l'ordre de l'alchimie: transmutatoire.
Natura naturans.
Chez Claude Loewer, le matériau - huile sur toile ou papiers collés - a
la même consistance perspectiviste que l'eau océanique: d'une dureté
réflective - le soleil, vertical, s'y noie et s'y désagrège vite - d'une
même
transparence de lumières ductiles, aigue-marine, d'une même vibration
aquatique, car tout s'y déroule à la fois à fleur du réel et dans les
profondeurs les plus secrètes.
C'est, toujours, de l'ordre alchimique: la vie braisée de la matière; sa
transmutation par son accession à la lumière; la nature, devenant
spiritualité.
L'océan en cette vastitude, à la fois volume et plan, et ses grèves n'en
sont que les derniers effrangements où viennent mourir les derniers
frémissements des formes parfaites, carénages des coques de bateaux,
chantiers de Sainte-Adresse, architectures d'acier des navires, sous le
vaste ciel, coque stellaire renversée.
Découvrant l'océan au cours d'un voyage en Bretagne, Claude Loewer a été
très vite fasciné: peindre sur la toile blanche n'est pas autre chose, en
définitive,
que de tracer le carré magique, le point central, d'où découleront les
symétries
et asymétries salvatrices; peindre, c'est construire non l'espace, mais à
partir
de l'espace: il faut toujours, en fin de compte, se situer dans la course
mouvante des formes, dans la course mouvante des hommes.
Songeons aux titres de quelques oeuvres des années cinquante et soixante:
Astrolabe ( 1955), Ferraille ( 1955), Portulan (
1962) ...
Construction et déconstructon. Faire le point. Calculer, toujours, sa
dérive afin
qu'elle devienne, de hasardeuse, certaine.
Dans l'immense variété de pierres, de roches et de minéraux, créer un
ordre
supérieur,
de
synthèse:
la
pierre
de
touche
alchimique.
Sur les grèves, échoués, des barques, des bateaux... leurs ossatures face
au ciel, face au large marin... Si Claude Loewer a besoin d'une largesse
océanique, c'est parce qu'il ne veut trouver sa définition plastique qu'à
partir d'un plan immense, sinon sans frontières, hors d'elles. C'est
qu'il vaut
mieux se recentrer confronté au défi, qu'étayé par la certitude.
« Le premier trait qu'il convient d'évoquer est commun à toutes les
visions de la nature avant l'ouverture des espaces infinis. Sa banalité ne
doit pas nous faire oublier sa force, ni sa beauté. Le XVIII siècle
prendra
conscience que le monde ne se limite plus, qu'il n'y a plus de sphère
fixe;
l'intuition du cardinal Nicolas de Cues se haussera alors au rang de
conviction. Nous avons complètement perdu la vision d'un univers
centré et ordonné, d'une proportionnalité parfaite dont l'harmonie est,
à elle seule, louange de Dieu. Nos alchimistes nous remettent cette
vision en mémoire, autant que les architectes romans. A la croisée du
transept, dans la géométrie du cloître, le carré figure les quatre
éléments, le quaternaire l'ordre du monde: assise régulière, et déjà
lumineuse,
sur laquelle s'échafaude, de laquelle monte, par l'octogone de la
coupole sur trompes, l'ordre divin. Lorsque les alchimistes allemands du
XVIe siècle contemplent le monde, ce sont, comme au Xlle siècle, les
notions de mesure, de nombre qui s'imposent, Suivre la nature, chez
Caspar Hartung, c'est se pénétrer de l'unique, du semblable, du
mesurable.
Gerhard Dorn, décrivant son vaisseau, mélange comme Bernard
de Clairvaux ou comme La Tourbe des philosophes la mathématique et
l'éthique. Comme le cosmos dont il est la réduction, l'athanor respecte
les proportions «justes et droites». Le feu qui le réchauffe doit posséder
décence, convenance, tempérance, constance, bon ordre, mesure,
dosage que nous consignons lorsque nous contemplons le rythme qui
anime le monde. Le soleil ne précipite pas sa course, de l'aurore au
crépuscule, pourquoi l'alchimiste se hâterait-il ? ».1
Face à la frontalité océanique, face à la toile blanche, c'est sans doute
le
même vertige pour certains. Le vide appelle l'angoisse. Bâtir... Il n'est
pas
indifférent de savoir que Claude Loewer a construit des maquettes de
trois-mâts; l'une est encore conservée dans son atelier, l'autre dans son
salon...
Dans son atelier, encore, pend d'une console de poutraison une boule de
verre,
un flotteur de filet de pêche: forme d'utilité, certes, pour le pêcheur,
mais aussi
marque parfaite dans sa ronde et belle géométrie que vient
affirmer son
sertissement quadrillé par la corde.
Comprenons-nous: il s'agit moins de la mer en tant que mer, il s'agit
moins
du sens de l'aventure que de la portée strictement formelle, neutre, de
ces
objets: ce sont d'abord et avant tout des points de mesure, des balises,
des
possibilités d'arpentage du monde. La première toile importante, de 1938,
Nature morte, rassemble des objets à la fois précis, familiers, et
mystérieux par leur mariage. Elle est un hommage tacite au Grand
Architecte
de l'univers. De retour de Paris, en Suisse, l'artiste approfondira
pendant
quelques années une série d'oeuvres plus aisément accessibles à une
collectivité. Natures mortes, paysages, visages... Mais ces compositions
s'affirment déjà comme la recherche des lignes porteuses, des surfaces
maîtresses, des fermes
assises du réel secret, invisible, qui maintient la cohérence à la fois
physique
et spirituelle des formes.
Dans la peinture de Claude Loewer - notamment la plupart des travaux de
ces dernières années, par exemple D'albâtre (1987), Comme en songe (
1992),
la peinture a rejoint l'exercice méthodique et rigoureux d'une ascèse: la
recherche de la pure spiritualité, ne s'appuyant plus que sur la surface
étale
mais combien vibrante, et sur une droite ou un fragment de courbe, dernier
signe d'un réel transcendant, peut s'égaler, par son intensité et sa quête
d'absolu, à la poursuite de la pierre des alchimistes du XVIe siècle.
L'alchimiste des XVe et XVIe siècles veut se confronter aux infinis
terrestres
et stellaires, il n'a jamais été un matérialiste. La roche, la pierre,
les métaux, la
matière n'est que l'étape nécessaire à l'accession d'un niveau supérieur
de la
prise de conscience.
« La maîtrise spirituelle du monde» reste la formule clé à assumer. Mais
non
point dans une forme de soumission, mais de dépassement. L'essentiel,
pour le
grand alchimiste allemand Caspar Hartung, « est bel et bien de laisser
faire
la nature: la malmener serait coupable. Ne brusquons jamais les
choses,
ne contrevenons pas au rythme de la nature. Dieu nous a investis d'une
mission
considérable, que définit au mieux le chapitre premier, verset 28, de la
Genèse:
emplir la terre et la soumettre. Mais emplir la terre et la
soumettre, c'est
suivre Ia nature et la suivre derechef, la
recomposer, mais
point se détourner d'elle. Lorsque Gerhard Dorn célèbre le
mercure, il
critique avec vigueur tous ceux qui veulent contraindre, mépriser
une
nature qui elle, elle toute seule, connaît par elle-même toutes les
opérations,
qui réalise elle-même la séparation des éléments! On ne peut être
plus net:
la nature, point l'homme, a son séparateur propre. L'alchimiste livre le
vaisseau,
il met en place les éléments, à la nature seule, ensuite, de réaliser
l'oeuvre, au
ferment, tout seul, de fermenter. Dans les apocryphes paracelsiens, nous
assistons à un même et constant échange, balancement entre l'affirmation
des
pouvoirs de l'homme et celle d'une action autonome, exclusive de la
nature. La
lumière de la nature est le modèle de celui qui oeuvre à la difficile
réalisation de
l'arcane universel. Il opère uniquement, en repérant, pour les suivre,
les lois qui
animent les choses - la semence propre, la matrice particulière, le temps
- et
les facteurs déterminants la chaleur, la vapeur, la résolution en la
première
matière, la digestion, etc. »1
C'est bien là qu'il faut voir la grande, l'immense différence entre la
vision
picturale d'un Claude Loewer et celle des artistes concrets,
constructivistes ou
néo-constructivistes. Ce n'est pas véritablement la géométrie qui est
porteuse
du rayonnant ordre secret du monde, c'est ce qui est derrière
elle, au
coeur d'une liberté de géométrie, c'est ce qui
se féconde au début de tout, c'est l'inaccessibilité à jamais atteinte:
le dialogue
central du stable et de l'instable prend tout son sens, se charge de
toute sa
richesse de paradoxe et d'ambiguïté.
L'océan, le carénage des barques renversées... le trait noir ourlé de
violet
dans la lumière D'albâtre ( 1987) ... Il ne faut point voir dans
le travail de
l'artiste neuchâtelois quelque penchant relevant d'une foi religieuse.
C'est bien
plus simple et bien plus riche: la peinture, ici, est l'acte
méthodiquement
journalier, l'ensemble des gestes répétés qui, ajoutés les uns aux
autres, dans
le temps, débouchent sur l'inconnu. Dans la peinture, ici, c'est la
contemplation
de l'abîme qui nous dynamise.
«Dans la spiritualité alchimique, ce qui nous est proposé, c'est une
voie, une
possibilité, un équilibre tout autres que dans la mystique. Cette fois,
la nature
entière, le monde dense et lourd des pierres, les éclairs du feu et la
lumière du
matin, les eaux inférieures, bref: les choses créées, se trouvent, sous
la main
d'un homme aux tout compte fait considérables pouvoirs, promus à une
rédemption douloureuse mais parfaite, à une restauration angoissée, mais
totale.»1
On ne peint jamais le réel. On peint son au-delà, un no man's land. La
matière picturale devient le feu intérieur. Les lignes et les
carrés de
Claude Loewer sont des signes de lumière. Ils métamorphosent la pierre du
monde: il y a peut-être quelque part un apaisement exacerbé de nos
inquiétudes existentielles à jamais enfouies en nous.
Sylvio Acatos
1 Extrait de: Alchimie, Traités allemands du XVIe siècle, traduits et
présentés par Bernard
Gorceix, Fayard, Paris, 1980.