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Pier Paolo PASOLINI |
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par Giuseppe Zigaina (1/3)
«Je ne me suis jamais posé beaucoup de questions sur le "psychisme" de Zigaina» - écrivait Pasolini en 1970
«A mes yeux Zigaina est ontologique, comme j'ai l'impression de l'être pour lui. Je m'en tiens là et ma réflexion
ne va pas plus loin car il est clair que j'avais déjà compris tout cela avant même de le formuler comme il arrive
justement entre de vrais amis.»1
Si je me permets de citer cette phrase, c'est pour souligner le genre de rapports que nous avons toujours eus,
mais c'est aussi, de façon implicite, pour dire que les différents aspects de sa personnalité - si complexe
fût-elle - ne m'ont jamais semblé dépourvus d'unité ni de cohérence, même s'il est vrai que je ne me suis pas,
moi non plus, posé de question sur le "psychisme" de Pasolini, tout au moins durant notre jeunesse. Et pourtant
la douceur désarmante avec laquelle il déployait, ou, mieux, il imposait sa force d'analyse qui allait de pair,
toujours, avec une curiosité investigatrice, pouvait souvent passer pour de la provocation. Ses poésies, ses
recherches sur la peinture , sa façon d' enseigner, son activis me politique com me secrétaire de la section du
parti communiste à San Giovanni (il rédigeait les affiches en patois frioulan, motif de scandale à l'époque), et
jusqu'à la façon dont il s'adressait aux gens durant les réunions politiques que nous organisions ensemble: toute
son attitude trahissait une exigence anxieuse de renouvellement, mais aussi une aisance et une fraîcheur
inventive si impérieuses que nombreux étaient ceux qui, dans le milieu littéraire frioulan, finissaient par s' en
irriter.2 Irritation que n' a jamais manqué de susciter, d' ailleurs, tout
anti-conformisme authentique et nécessaire.
Au moment où les résistants communistes tuent son frère, il entre, lui, au parti communiste italien; au moment
où, dans la mouvance des courants socio-culturels nés des organisations des partis et des centrales syndicales
rénovées, le Frioul se tourne vers la capitale et vers la langue italienne qui fait office de mythe unificateur de la
nouvelle République, Pasolini, retranché dans son Academiuta,3découvre sa
langue maternelle, le frioulan.4 Et
alors que la gauche repousse avec horreur l'idée d'une restructuration régionale, Pasolini se bat pour
l'autonomie du Frioul, parlant déjà - nous sommes en 1946 - de fédéralisme européen.
5 Cette exigence de
renouvellement procède d'une ardente tension morale et expressive, aussi lumineuse et violente qu'une
nécessité première en dépit de sa forte connotation narcissique. A l'époque notre amité partait d'une sorte de
mystérieuse Einfühlung, due sans doute à un patrimoine d'expériences pratiquement identiques au cours
d'années décisives - dix-huit, vingt ans - pour la formation de l'univers poétique d'un artiste. Durant la guerre,
alors que chacun d'entre nous ignorait l'existence de l'autre, nos vies avaient emprunté des voies parallèles.
Ceci jusqu'en 1949, l'année où Pasolini «fuit» - comme il l'écrit - le Frioul.
6 Nous découvrions la nature, le
paysage du Frioul, sous un aspect pratiquement identique: triste et doux, c'était pour nous une apparition
lumineuse, paradoxalement heureuse, en dépit du black-out de la guerre.
Je me souviens des nuits de lune («lune absolue et immortelle» - ainsi que l'évoquait Pasolini) où, après avoir
remonté l'Adriatique jusqu'au golfe de Trieste et survolé le haut clocher d'Aquilea, les escadrilles des
bombardiers américains passaient au dessus de Cervignano et de Villa Vicentina avant d' arriver à Casarsa.
Ecrasés par ce grondement sinistre aux résonances obscurément antiques, exposés au malheur, nous nous
pressions sous les porches des maisons. Et pourtant, le lendemain, tout paraissait inchangé: nous retrouvions
les mêmes plages, mythiques et toutes proches, Caorle chez lui et Grado chez moi, les grèves des fleuves, le
Tagliamento et l'Isonzo, leurs talus et nos interminables randonnées à bicyclette.
Nous gagnions notre vie de la même façon, en donnant des leçons aux mêmes adolescents, aurait-on dit, lui à Valvasone, moi à Ruda. Et ce qui nous séparait du monde, notre façon d'être «différents», était analogue, en dépit de certains contrastes. Et sans doute nos mères partageaient-elles les mêmes craintes à notre égard. Lorsque nous fîmes connaissance, la guerre finie, notre amitié, qui fut immédiate et pleine d'affection, nous fit découvrir que la Réalité s'était dévoilée à nous sous les mêmes signes. C'est à partir de ce moment que nous devînmes, l'un pour l'autre, «ontologiques». Et pourtant ce n'est qu'après sa mort que commencèrent à émerger de sa vie et de son oeuvre, le Sens et la Qualité de son témoignage. Bien plus, c'est la totalité de son langage qui révéla peu à peu la trace de sa stratégie expressive. Prenons par exemple ses écrits sur le cinéma, qui lui servaient de miroir pour expliquer méticuleusement, pour théoriser, rectifier et vérifier. Et d'éminents spécialistes de s'indigner et de réfuter sévèrement ces théories. Puis le silence s'était installé, comme toujours une fois les polémiques éteintes. Or la mort de Pier Paolo a déclenché un mécanisme révélateur qui a dépouillé son écriture de tout caractère hypothétique ou occasionnel, lui ôtant ce qu'elle pouvait avoir de fonctionnel pour l'illuminer d'un jour nouveau et parfois troublant. «L'homme - écrivait-il en 1967 - s'exprime surtout dans l'action...mais c'est une action qui manque d'unité, autrement dit de sens, tant qu'elle n'est pas achevée.» «La mort est donc absolument nécessaire car, tant que nous sommes en vie, nous manquons de sens et le langage de notre vie (celui qui nous permet de nous exprimer, et auquel nous accordons la plus grande importance) est intraduisible: ce n'est qu'un chaos de possibles, une quête de relations et de sens sans solution de continuité».8 Et il ajoute: «Tant que je ne serai pas mort, personne ne pourra avoir la certitude de me connaître vraiment.»5 C'est pourquoi je pense quant à moi - mais encore s'agit-il peut-être d'une hallucination de ma part - que le sens de ces mots qui, du vivant de Pasolini était, je le répète, surtout fonctionnel, servant à préciser une notion, à dégager une analogie ou une similitude, s'est, à sa mort, brusquement illuminé et dilaté. Aussi je ne cesse de me demander si le «champ sémantique» de tout ce qu'il a écrit a toujours été le même, avant et après. Imaginons que Pasolini après Salò - considéré le plus souvent comme son testament - se soit retiré dans sa tour de Chia (comme il en avait l' intention - il m 'en avait parlé à plusieurs reprises) pour se consacrer exclusivement à la poésie et à la peinture, et qu'il y soit demeuré à s'étioler à la D'Annunzio. Quel aurait été dans ce cas le sens de son oeuvre? J'ai même imaginé une des phrases de Pasolini sous la plume d'un autre écrivain (disons, par exemple, Moravia, qui dans un hôtel de Nairobi écrirait un article pour le Corriere Della Sera. Essayons: «La mort opère une synthèse rapide de la vie écoulée et la lumière qu'elle projette rétroactivement sur cette vie discerne les moments saillants, en les transformant en des actes mythiques ou moraux, qui se situent hors du temps.»9 Certes on ne peut pas dire que, écrits par Moravia, ces mots perdent complètement de leur sens; c'est plutôt qu'ils perdent leur «ton expressif». Ce ton qui, chez Pasolini, est énigmatique et prophétique. D'autant plus que nous ne pouvons pas, aujourd'hui, ignorer que Pasolini parlait presque exclusivement de lui. La première fois que je l'ai rencontré, en avril 1946, Pier Paolo me demanda d'où j'étais. «De Villa Vicentina» répondis-je, car c'est dans ce village à quelques kilomètres de Cervignano que mes parents s'étaient installés juste avant la guerre. «Tu sais, moi je suis de Casarsa della Delizia» ajouta-t-il d'un air rêveur et heureux. A ma connaissance aucune biographie de Pasolini ne cite le nom exact de cette «petite ville du Frioul-Vénétie Julienne, dans la province de Pordenone», Casarsa della Delizia. Et pourtant n'importe quel panneau indicateur, n'importe quelle encyclopédie vous le diront. Mais une fois à Rome, Pasolini n'en a cure, lui d'ordinaire si prodigue de détails sur sa propre vie (je pense entre autre à l'interview faite par Dacia Maraini). C'est pourquoi, tout naturellement, dans la Vie qu'il a reconstruite avec tant de soin, Enzo Siciliano ne parle que de «Casarsa». Or je pense qu'il n'est pas inutile de s'attarder un instant sur le nom exact de cette bourgade du bas Frioul maintenant célèbre.
On attribue parfois au toponyme de «Casarsa» une étymologie croate - de koza, qui veut dire
chèvre - en
se référant à la présence de Slaves installés dans le Frioul au XIIe siècle, après les invasions magyares, pour
repeupler la région. En réalité l'origine du nom est certainement «casa arsa» - maison brûlée, dévastée.
Allusion, plus plausible cette fois, aux incendies déclenchés par les envahisseurs turcs (c'est à l' invasion de
l'année 1499 que se réfère la pièce Effectivement le rapprochement à l'intérieur du même toponyme de «casa-arsa» avec «delizia» prenait à ses yeux une valeur double et concomitante: Casarsa était le pays natal de sa mère et l'évocation «maison brûlée - casa arsa» s'opposant à «delizia» pouvait symboliser la matrice stylistique de toute son oeuvre, l'oxymoron, définie comme «structure intime d'un contraste interne».11 Franco Fortini soulignait déjà en 1960 que «l'inspiration, l'impulsion première de tout ce qu'écrit Pasolini est fondée sur l'antithèse». «Chez Pasolini, écrit-il, l'antithèse est décelable à tous les niveaux de l'écriture, jusqu'à la figure la plus fréquente, l'oxymoron, qui permet de formuler deux affirmations contraires à propos d'un même objet.»12
Si nous approfondissons notre analyse, l'antithèse illustrée de façon emblématique par l'oxymoron pourrait
être le noyau reproducteur du pastiche, terme que Pasolini employait déjà dans une acception
positive, dans ses premiers textes de critique d'art parus en 1946 dans La Libertà, un journal
d'Udine, puis en 1947 dans le Mattino del Popolo de Venise, et que l'on retrouve avec une
acception et une valeur critique plus amples, illustré de façon exhaustive, dans Amado mio, un
texte écrit lui aussi en 1946, mais publié à titre posthume en 1982. On peut y lire les mots suivants, à la
page 105 du volume: «Mais la vraie nouveauté, la nouveauté nécessaire consisterait en une véritable
technique musicale... je trouverais de nouvelles
Nous sommes en présence d'une véritable déclaration de poétique qui annonce et résume toutes les
conceptions et l'idéal artistiques de Pasolini:
1. L'exigence de nouveauté ressentie comme
unenécessité
S'il n'était prouvé que l'on lisait Gadda à Casarsa durant la guerre - bien mieux, qu'on le
tenait pour un très grand écrivain - ces anticipations de Pasolini
pourraient nous sembler bouleversantes.14
Mais nous savons fort bien que Pasolini a toujours considéré Gadda comme un grand maître et L'affreux
Pastis de la Rue des Merles (son livre le plus important) , «co m me une valeur absolue , le produit d' un
grand esprit et d' un grand coeur - qui ne fait déj à plus l' obj et d ' une critique m ilitante mais d' une analyse
hystoriographique et d ' une profonde vénération.»15
Dans ces conditions le choix du pluralisme linguistique et de la contamination des langages - instruments
expressifs caractéristiques chez Gadda - est parfaitement compréhensible chez Pasolini.
Laissons la parole sur ce point à Franco Fortini: «Dans l'expérience biographique et psychologique de
l'antithèse et de la contradiction Pasolini découvre les inestimables possibilités stylistiques du
pastiche, de la traduction imaginaire, de la «copie» et, exploitant ses extraordinaires qualités
«maniéristes» [...] avec le plus grand sérieux et un détachement absolu, il crée une série d'oeuvres «à
travers lesquelles» - et non pas dans lesquelles - il obtient des représentations poétiques concrètes [. . .
].
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