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Pier Paolo PASOLINI |
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par Giuseppe Zigaina (2/3)
Attention: jamais de «sources» mais des
modèles, des prétextes, des points d'appui, en un mot, des contaminations. Le pluralisme linguistiqu,e et la
contamination stylistique sont les moyens expressifs
Relisons ce qu'il écrit à propos de Gadda: «Voici quelles sont, de façon schématique, les composantes
essentielles de sa prose: sur le plan psychologique, 1. une fixation narcissique qui implique, outre la
déformation naturelle du rapport gnoscologique à la réalité, la nostalgie [...] de l'époque à laquelle s'est
produite cette fixation; 2. une réaction pathologique face au monde extérieur; le «ton» expressif de Gadda
est un mélange de rage et de pitié, de douceur et de rancoeur. C'est un calvaire pour lui de s'adapter à la
société au sein de laquelle il est à la fois paria et transfuge volontaire, incapable qu'il est de discerner dans
l'élan aveugle qui le pousse vers elle, la fureur polémique et le regret, la rancoeur et
la raillerie généreuse.>>18
Mais la composante essentielle de cette prose, sur le plan linguistique, c'est la contamination des langages
(sur laquelle il est inutile d'insister - continue Pasolini - puisque tout a déjà été remarqué et amplement
expliqué sur ce point).19
Pour forcée qu'elle puisse être - sans néanmoins fausser la nature des faits - cette reconstruction en
emboîtement des textes critiques à leurs différents niveaux - chronologie comprise - permet de se faire une
idée du pastiche et par là de la contamination pasolinienne. Mais lorsque Pasolini en arrive à déclarer
explicitement: «Le signe sous lequel je travaille est la contamination»,20 il ne parle plus, à mon sens, de la
contamination classique, gaddienne - autrement dit exclusivement littéraire -, mais d'un type nouveau de
contamination. Le «nouveau» qu'il recherche (de façon obsédante, nous l'avons vu), est ressenti comme une
nécessité. Ceci nous amène à penser qu'il envisageait une contamination dont «l'objectif dernier» serait bien
toujours de type littéraire mais dont les stratégies lui permettant d'atteindre cet objectif seraient tout autre et
infiniment plus étendues.
A ce propos les célèbres vers pasoliniens de la petite poésie intitulée Guinea méritent une
attention particulière:
Lorsque Pasolini aborde des domaines différents, passant fébrilement de la poésie au roman, de la critique
littéraire au cinéma puis à la linguistique, à la sémiologie, à la peinture, au théâtre, à la politique, bref lorsqu'il
passe d'un langage à un autre, il découvre certes sur le plan pratique (j'entends sur le plan technicoexpressif)
des possibilités insoupçonnées de rapprochements, de superpositions, de «calques», d'assemblages, de
«points d'appui», d'emprunts, de glissements «ambigus» sur des plans différents et parallèles. A tel point
qu'il est obsédé par la nécessité de coordonner, de vérifier, puis de rationaliser sans trêve ses nouvelles
intuitions. C'est avec le cinéma qu'il trouve la possibilité de se consacrer à ce travail de coordination et de
rationalisation, en approfondissant sa réflexion sur les problèmes théoriques de ce nouveau langage (le
langage audiovisuel en général) qu'il définit comme «le langage écrit de la réalité».22 Or - dit-il - le passage
de la langue ecrite au cinema est au moins aussi important que celui de la langue orale à l'écriture. De là
l'idée, inévitable (qui lui vient précisément du cinéma, de la réflexion sur les moyens empruntés par le cinéma
pour reproduire la réalité) que «la réalité n'est autre, en fin de compte, que du cinéma en nature».23 Il
s'ensuit poursuit-il - que «l'action peut être considérée comme le premier et le principal langage humain.»24
A Umberto Eco qui l'accusait de «singulière ingénuité sémiologique»25 , Pasolini opposait son exigence
passionée de rationalisation et la nécessité pour lui, une nécessité presque physique, de «mettre de l'ordre».
C'est encore Eco qui affirme - en reprenant Morris -: «Lorsque la lumière rose qui se répand dans le ciel
m'amène à conclure que le lever du soleil ne saurait tarder, je réagis à la présence d'un signe que j'ai appris
à reconnaître.» Et Pasolini de s'écrier: «Si la lumière rose d'Umberto Eco et, auparavant le nuage noir de
Morris,
Je dirais plus, «cette» mort déclenche chez le «lecteur» de Pasolini l'acte cognitif (le "clic" de
Spitzer...) qui transforme le sens de sa vie, faisant de sa vie une histoire.29 Auteur de cinéma et poète,
Pasolini nous livre une image bouleversante de la fonction de la mort: «C'est la mort qui réalise le montage
foudroyant du film de notre vie.»30 Et, en termes encore plus clairs: «Ce n'est que grâce à la mort que
notre vie nous sert à nous exprimer.»31
Pasolini, nous l'avons vu, a travaillé - ne serait-ce que dans les grandes lignes - à une sémiologie du cinéma
(«Etant donné que le cinéma communique, cela signifie qu'il se fonde lui aussi sur un patrimoine de signes
communs;») .32 Et il l' a fait avec la méticulosité obsédante de qui redoute (et ne peut pas se permettre) d'
être mal compris. Mais sa théorie, la sémiologie du cinéma, n'était qu'un premier pas vers une théorie plus
vaste, totalisante, qu'il a lui-même définie comme une sémiologie générale de la réalité. Une véritable
philosophie, une description de la réalité en tant que langage. Au cours de son travail de théorisation - qui
aborde toujours des plans différents non sans une certaine spécularité qui le rend fascinant - Pasolini
compare notre vie à ce que l'on appelle, au cinéma, le plan séquence. Mais il s'agit ici d'un plan séquence
qui serait ininterrompu, puisqu'il recouvre la vie tout entière, de la naissance à la mort.33 «Nous avons
toujours devant nous, virtuellement, une caméra avec une bobine inépuisable, qui «tourne» notre vie du
moment où nous voyons le jour à celui de notre mort.»34 Mais à partir de cette documentation
cinématographique - c'est toujours moi qui résume -, à partir de tous ces kilomètres de pellicule où sont
fixés et répétés tous les instants de la vie quotidienne (les mêmes gestes chaque matin, se lever, ouvrir la
fenêtre, se laver les dents, etc.), il faut choisir et reconstruire en une séquence précise les seuls moments
chargés de sens et susceptibles de donner un sens au film de notre vie. Opération synthétisante et stylistique
qui au cinéma constitue le montage, et que la mort réalise de facon foudroyante.35 Cette vision de la mort
accomplissant le montage du film de notre vie - où je m'obstine à voir une image en raison de sa force
poétique - représente une réflexion sur soi aussi perforante qu'un laser.
En se regardant dans le miroir du cinéma, Pasolini découvre la réalité et se découvre lui-même, comme il le
dit d'ailleurs dans ces mots ambigus et amers: «I1 m'arrive en somme ce qui arriverait à quelqu'un qui
étudierait le fonctionnement du miroir. Planté devant le miroir, il l'observe, il l'examine, il prend des notes. Et
à la fin que voit-il? lui, en personne. Que découvre-t-il? sa présence matérielle et physique. C'est
exactement ce qui arrive lorsqu'on réfléchit aux problèmes du cinéma.»36
Il me faut souligner ici que mon propos n'est autre que d'offrir avec ces quelques notes une interprétation du
«phénomène» Pasolini, à partir d'une hypothèse purement imaginaire, j'insiste sur ce point.
Or il y a lieu de formuler clairement cette hypothèse, pour absurde et scandaleuse qu'elle puisse para~tre:
Pasolini a été consciemment (ce qui implique qu'il a été en mesure de le théoriser) le metteur en scène du film
de sa propre vie (vie saisie globalement, dans la totalité de ses différents langages, à différents niveaux,
suivant son propre plan).
Par conséquent lorsqu'il dit: «Je travaille sous le signe de la contamination», il pourrait vouloir dire, suivant son
objectif d'une sémiologie générale de la réalité en tant que langage: «Je m'exprime à travers tout mon être, à
travers toute ma vie (et, par là, à travers mon oeuvre) sous le signe de la contamination totale.»
Je sais fort bien que l'inextricable enchevêtrement de la vie et de l'oeuvre de Pasolini - ajouté au mystère de
sa mort - nous conduisent a nous demander, comme l'a fait Siciliano, s'il a voulu sa propre mort. Son
assassinat a-t-il été un suicide par procuration?37 Je n 'en sais rien. Mais je garde en moi l' impression
ressentie (ou bien s'agissait-il d'une intuition?) en apprenant sa mort, et qui correspond parfaitement à ces
mots de Maria Antonietta Macciocchi: «Une société s'était vengée. La haine déchaînée contre Pasolini
trouve, en effet, son expression «sociale» dans la façon même dont fut accompli le crime: une exécution
publique effectuée de mamere spectaculairement sanguinaire pour que chacun voie et comprenne.»
38
N'y-a-t-il pas une contradiction entre ce que j'ai ressenti et la conclusion abstraite et logique à laquelle je suis
arrivé jusqu'ici avec mon raisonnement? Certes. Mais, disait Pasolini, «Toutes les contradictions sont
apparentes.»39 Il s'agit simplement; à mon sens, de deux vérités contenues dans une seule réalité. Voilà
l'énigme.
Avant d'entreprendre l' analyse de certains textes de Pasolini à propos de son travail sur la contamination, j e
voudrais encore, pour enter tout malentendu, préciser ceci: Si le montage concret du film est une opération
stylistique, celui du film de notre propre vie ne concerne - quant à l'analogie - que le sens de la vie en question.
D'autant plus que nous sommes en présence de deux langages distincts: langage symbolique dans le cas du
film, et langage «vivant» dans l'autre cas, langage qui ne renvoie qu'au code des codes (comme le dit Pasolini),
autrement dit au code de la réalité.40
Ceci revient à dire qu'au moment où le langage de Pasolini est transposé dans les langages spécifiques du
cinema, de la poesie, etc., il passe mystérieusement de la communication à l'expression (c'est le moment de la
«transsubstantiation sémantique du signe« selon les experts).
Mais à mon sens le problème n'est pas là. Ce qui est en jeu, c'est de comprendre comment Pasolini a construit
le scandaleux pastiche du film de sa vie, et jusqu'à quel point il en était conscient. Nous pouvons
pour ce faire examiner les textes dont je parlais plus haut.
Prenons pour commencer I Turcs tal Friul,41 daté mai 1944. Pièce dans laquelle Pasolini
anticipe - fait prémomtoire - la mort de son frere Guido qui sera massacré à la ferme Porzus en février 1945.
A la chute du fascisme, le frère de Pasolini avait rejoint dans les monts du Frioul oriental à la frontière
yougoslave les parti sans de tendance nationaliste. A la suite d'âpres différends sur les futures frontières, mais
aussi sur les modalités de la lutte contre les Allemands, un commando partisan d'obédience communiste tua le
groupe dirigeant des brigades nationalistes au sein duquel se trouvait justement Guido.
Dans la fiction théâtrale, les deux frères Meni et Pauli (qui sont dans la réalité Guido et Pier Paolo, les deux
frères Pasolini) ont des rôles qui se superposent et se confondent pour se dédoubler ensuite, comme dans un
jeu de miroirs. Pauli/Pier Paolo pleure son frère Meni avec ces mots: «Toi mon frère, toi vivant avec moi,
adolescent avec moi, martyr avec moi...».42
Voici comment se déroule l'action dans le texte théâtral: le soir du 30 septembre 1499 à Casarsa della Delizia,
dans la cour de la maison des Colussi - c'est le nom de famille de la mère de Pier Paolo mais c'est aussi celui
d'un de ses ancêtres qui assista effectivement à l'événement - un messager apporte des nouvelles
dramatiques: les Turcs ont franchi le fleuve Isonzo et avancent en détruisant et incendiant les villages: «dix
mille hommes a cheval, et six cents à pied.»
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