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Pier Paolo PASOLINI |
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par Giuseppe Zigaina (3/3)
Pressés de prendre une décision, certains se recueillent en prière
alors que d'autres s'enfuient dans les bois. «Mais Meni (Guido) part en courant pour réunir ses camarades
des villages voisins et tenter d' organiser courageusement la résistance.» Les nouvelles se succèdent. Les
Turcs sont en train de traverser à gué le Tagliamento, le grand fleuve près de Casarsa. «On passe de l'espoir
à la terreur. C'est alors que Giovanni Colussi (l'ancêtre de la mère de Pasolini) fait le voeu de construire une
église s'ils échappent à la mort.» Le temps passe dans l'affliction et la prière «pendant que dans le lointain,
arrogant et solennel, s 'élève le choeur des Turcs.» Les flammes barrent l' horizon. Lucia, la mère, en proie à l
'angoisse, monte au grenier pour voir ce qui se passe et aperçoit un groupe de jeunes gens poursuivis par les
Turcs et portant le corps supplicié de Meni. Mais dans l'effroi et la détresse générale, se lève un grand vent:
les Turcs s'éloignent dans la poussière.43 Mêlant passé et présent, le texte fait allusion aux invasions et aux
représailles des nazis et des fascistes durant la période au cours de laquelle Pasolini l'écrivait. Mais une plaque
rappelle les faits historiques sur le mur de la petite église de Sainte-Croix, construite à la suite du voeu des
habitants de Casarsa qui avaient échappé au massacre.44 Or c'est dans cette église, où les Colussi viennent
prier depuis des siècles, que fut célébré le service funèbre de Guido, comme d'ailleurs celui de Pier Paolo.
C'est là que se répètent, deux fois de suite, les pleurs de la mère, Susanna, devant le cercucil de Guido puis
devant celui de Pier Paolo. Pleurs qui sont ceux de la Vierge en présence du Fils crucifié dans la scène de
L'Evangile selon Saint Matthieu, le film de Pasolini. Les photos sont là pour témoigner: deux fois de
suite nous voyons Susanna en larmes, vêtue de la même façon. Et c'est toujours la même personne, Graziella
la Chiarcossi, nièce de Pasolini, qui soutient et réconforte la mère-madone. La chronologie vacille dans la
mémoire pour faire place à une sensation de vertige devant les images derrière lesquelles se dessinent, en
transparence, d'autres scènes. Comme si nous nous trouvions aux prises avec un matérial filmique encore
magmatique, où la même scène aurait été tournée plusieurs fois, avec des caméras différentes et sous des
angles différents, le montage, provisoire, mêlant réalité et rêve.
Et bien, ces «prises de vue» qui émergent du souvenir ou du rêve appartiennent indistinctement, semble-t-il, à
la vie et à l'oeuvre. L'ambiguité qui résulte de cette superposition de langages et qui est donc le fruit de la
contamination, pourrait représenter un projet consciemment mené à bien (comme tout le porte à croire) avec
le concours de mystérieuses capacités divinatoires. Au lieu de se manifester «naturellement» en échappant au
contrôle de la conscience, les différents éléments linguistico-littéraires superposés aux événements de la vie
privée, exerçant entre eux une action réciproque, semblent rentrer dans le cadre d'un vaste et mystérieux
dessein qu'illuminerait la prescience de l'avenir, cette capacité que possédait Pasolini et dont il a lui-même
parlé. Il est en effet curieux de lire dans Amado mio (p. 121), paru à titre posthume en 1982: «Bien
que je sache depuis longtemps prévoir (de façon scientifique, à mon sens) mon propre avenir...»45
Je vivais à Villa Vicentina lorsque, le 28 octobre 1949, on vint m'avertir qu'on me demandait au téléphone, de
Casarsa. Je fis quelques kilomètres à bicyclette jusqu'à la cabine publique en pensant qu'il devait s'agir de
Pasolini. Nous avions l'habitude de nous téléphoner mais l'heure insolite, 8 heure du matin, m'intriguait. «Tu as
lu les journaux?», ce furent ses premiers mots. «Pas encore», répondis-je. «Il faut que tu les lises» et, après un
court instant d'hésitation: «Viens tout de suite chez moi, ma mère est désespérée et mon père a l'air fou...».
J'arrivai à Casarsa par le premier train pour apprendre le scandale: quelqu'un avait porté plainte pour
détournement de mineur, Pasolini avait décidé de s'enfuir à Rome où il avait un oncle antiquaire.
Au nombre des premiers textes qu'il écrivit à Rome, livré à la solitude et au désespoir, un bref récit,
Gas: selon sa technique habituelle , Pasol in i se dédouble en un certain Virgil i , le « mo nstre
corrupteur de m ineurs» détenu dans la prison de Regina Coeli et attendant d'être libéré grâce à un coup
monté par François Villon (encore un dédoublement avec le poète maudit français). Apparaissent aussi,
semblables à des ombres, les figures de Ronald Colman et d'un loup-garou.
La scène se déroule dans la Rome nocturne des «borgate». Lisons quelques lignes, auxquelles viendra se
superposer par la suite la déclaration d'une femme de quarante-six ans, Maria Teresa Lollobrigida à qui. le 3
novembre 1975, racontera comment elle découvrit à l'aube le corps de Pasolini.
Extrait de Gas, 1950: «Pas un de ces hideux, immenses cartilages d'ordures qui se fût décomposé
à quelque vent de l'aube. Aucun souffle, une poanteur de gaz, seule chose vivante, énorme pet violacé,
écrasait la terre:
tôles, briques, ferrailles pourrissaient lentement sous les ordures. un soleil blanc, livide, éclairait la scène. Sous
un muret aux pierres disjointes, Villon aperçut d'abord quelques morceaux d'un corps humain. L'endroit était
maintenant bien visible, il distinguait la chaussée, le trottoir, le petit mur... Le cadavre gisait là en lambeaux,
vrai tas d'immondices, inorganique par excellence. Villon le poussa du pied sans le reconnaître immédiatement
car il n'y avait en fait que le tronc: les morceaux du visage étaient éparpillés un peu plus loin. Il en toucha un
ou deux de la pointe du pied mais, trempés de sang comme ils l'étaient, impossible de les reconnaître. Il y avait
pourtant un peu plus loin quelque chose de noir une sorte de pointe sombre . . . l'oeil. Villon reconnut sur le
champ le regard de Virgili, ce regard brun d'homme blond, ce regard enfantin d'adulte que les premières
photos du monstre avaient dès le début mis en évidence, comme par exemple dans le gros-plan d'une
couverture de L'Europeo. Et voilà que cet oeil fixait Villon, toujours aussi inexpressif, ou plutôt avec
l 'expression de quelqu 'un qui se sait criminel, et rien d' autre .46 Quant à Maria Teresa Lollobrigida, voici son
témoignage: "Le mort, c'est moi qui l'ai découvert. Nous sommes arrivés ici dimanche matin, à six heure et
demie, avec la Citroën...A peine arrivés, j'ai remarqué quelque chose devant la maison et j'ai dit à mon fils,
Giancarlo:
Jusqu'au nom du journal, qui n'a pas changé! Car la photo du corps massacré de Pasolini parut en couverture
de L'Europeocomme d'ailleurs à la une de tous les autres journaux.
On peut certainement invoquer la coïncidence. Je me contente quant à moi d'exposer les faits.
Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans le récit, Pasolini parle de lui-même découvrant son propre corps.
Ce que nous ignorons, c'est à quel point il avait conscience de ce qu'il écrivait et quel pressentiment l'habitait.
Il reste que le jeu des miroirs et la contamination opérée entre les images de la fiction narrative et celles de la
réalité sont saisissantes.
Voyons maintenant le dernier ouvrage de Pasolini, La Divine Mimesis. C'est Pasolini lui-même qui a
écrit la préface, fort significative: «Ces pages que je publie aujourd'hui ont une valeur de
En fait la dernière partie de ce petit livre, près de quatre-vingt-dix pages en tout, comprend vingt-quatre photos
d'événements ou de personnages qui étaient significatifs à ses yeux; et, comme il le dit lui-même, ce ne sont
pas des illustrations, mais la suite même du livre. L'auteur, Pasolini, s'étant dédoublé dans les personnes de
Dante et de Virgile, descend en Enfer. Or qu'y rencontre-t-il? Lui-même. Une fois résolument écartée
l'hypothèse selon laquelle le livre - tel que nous le présente l'édition Einaudi de 1975, année de la mort du poète
- serait un assemblage hâtif, arbitraire ou polémique de documents de travail (trouvés, par exemple, pêle-mêle
dans un dossier), il faut considérer La Divine Mimesis comme une oeuvre conçue et menée à terme avec une
froideur extrême. Peut-être peut-on dire qu'elle n'a pas été achevée en raison d'une décision mystérieuse.
Mais tout est calculé, jusqu'à l'ordre de présentation des photographies. Et je sais de source sûre que l'éditeur
et la personne chargée de publier le livre ont respecté le «projet» et le «rituel» pasoliniens. En effet, je pense
qu'avant d'être un livre, La Divine Mimesis a été un rituel.49 L'alchimie funèbre qui transparaît
rappelle immédiatement les six derniers portraits de Maria Callas dans l'ile de Skorpios et notamment la
célèbre séquence inclinée de signes mystérieux avec cette phrase inquiétante: «Le monde ne me veut plus et il
ne le sait pas.»50
La «note de l'éditeur», page 61, est très éloquente. Mis sous la plume de l'éditeur, c'est en réalité un texte de
Pasolini: «Il ne s'agit pas d'une édition critique. Je me limite à publier tout ce que l'auteur a laissé. Ma seule
tâche critique, par ailleurs fort modeste, consiste à reconstituer le plus exactement possible, le déroulement
chronologique de ces notes,(...).
On a même retrouvé un petit bloc-notes dans la poche intérieure de la
portière de sa voiture; enfin, détail macabre mais - qu'on me le
permette - émouvant, un billet sur un papier
quadrillé (arraché de toute évidence à un bloc-notes) avec une dizaine de lignes écrites d'une main incertaine,
a été trouvé dans la poche du cadavre (il est mort l'an dernier, tué à coups de bâtons, à Palerme).»51
Pasolini a été effectivement - on le sait - tué à coups de bâton, à Rome, mais c'est à Palerme qu'il a été tué en
esprit par ses ennemis littéraires.
Cette «note de l'éditeur», qu'a-t-elle de si éloquent? Il faut rappeler que, si elle porte, elle, une date (1966 ou
1967), le matériel du livre fut remis à l'editeur en 1975 et c'est la mort de son auteur qui en a hâté la
publication. Si La Divine Mimesis avait paru, mettons au début de 1976, les dates auraient coïncidé à
la perfection. La nouvelle de la mort de Pasolini fit un tel bruit que le livre fut publié plus vite que prévu et
parut le 22 novembre 1975. D'autre part la composition de ce «livre objet, ou message, ou testament, ou
plaisanterie - appelons-le comme l'on voudra» mérite une attention particulière. Elle est le fruit d'une longue
réflexion qui n'est pas nécessairement douloureuse (il se peut que l'auteur y ait trouvé quelque amusement).
La structure du livre n'est pas ce que l'on appelle traditionelle. La matière, elle, est composite et le langage
«différent». Le signe (écrit et iconique) étant ambigu, voire «amphibie» la verbalisation est dans l'ensemble
absolument nouvelle: nous sommes en présence d'une contamination entre langages poétique, photographique
et cinématographique.
La composition de ce livre a sans nul doute - je le disais plus haut - exigé un travail de réflexion: je ne pense
pas à la réflexion particulière, fondée sur le rapport main/cerveau, qui préside à la rédaction (à la plume ou à
la machine à écrire, peu importe) d'un texte poético-littéraire, mais à la multitude de pensées qui précèdent un
choix ou aboutissent à une décision. Le choix des photographies - qui n'accompagnent pas le texte mais en
font partie - et leur enchaînement ne sont autre qu'un «plan de montage» du film de la vie de Pasolini. Chaque
photo représente un moment culminant de la vie du pocte. Pudeur, rationalité et sagesse artistique l'amènent à
«jouer» de façon extrêmement mesurée avec les émotions et les sentiments. Pas de photographie de sa mère ,
ni de so n frère Guido par exe mple : il y a dans ce cho ix une sorte de processus cathart ique , ou encore un
désir d'objectiver les sentiments. De même Pasolini évite-t-il de doter les photos de son goût remarquable pour
«l 'image». Ces photos conservent intacte leur force sémantique .
Quoi qu'il en soit, l'ensemble de «l'opération» est tout entière conçue et menée à terme sous le signe de la
contamination totale, à partir de la rédaction des textes «couche par couche», véritable «stratification chro
nologique, processus formel vivant»,52 puis à travers le dédoublement de Pasolini qui est, simultanément,
Dante et Virgile, pour aboutir à la «note de l'éditeur» (se référant à sa mort violente), au choix et à la place
des photographies selon un ordre pleinement signifiant dans lequel vient s'inscrire le frontispice du livre paru
chez Garzanti, Poésie en forme de rose, placé précisément - et ce n'est pas un hasard - à côté de la
photo du groupe 63.
Mon hypothèse imaginaire s'achève sur la question suivante: après l'emblématique pastiche gaddien d'origine
littéraire, après le pastiche métaphysique (le grand modèle réaliste de la Divine Comédie de
Dante),53 aurons-nous aussi un pastiche pasolinien?
J'en parle avec l'indispensable ironie, une ironie voilée peut-être, qui accompagne toujours l'incrédulité face à
la vraie grandeur. Ironie que l'on retrouve chez Pasolini se demandant, d'un ton empreint de doute: «Me
faudra-t-il, dans la vallée de Tosaphat, rendre compte de la faiblesse de ma conscience
face aux attraits, qui ne font qu'un, de la technique et du mythe?»54
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