P.P.Pasolini et la sacralité da la technique
par
Giuseppe Zigaina (2/2)
Nous pourrions nous attarder sur la signification du compartiment que Pasolini forme en pliant la feuille de
papier (et qui pourrait renvoyer à la valeur symbolique de l'auréole carrée..»64. Mais, revenant aux
portraits de Maria Callas et à toutes les interprétations auxquelles peuvent se prêter ces dessins, ce que
nous croyons pouvoir à bon droit souligner, c'est que toute l'opération n'a rien du geste extravagant d'un
déca dent (et moins encore d'un hommage à la poétique de l'informel). Elle est en fait un choix technico-expressif
opéré en pleine lucidité par le poète dès les premières annces de formation à Casarsa. Nous pensons ici à
ce qu'il écrivait en 1946:
«Brusquement, là où la mélodie est la plus déchirante et la plus tendre, devraient intervenir des fausses
notes, choisies et dosées avec une extrême rationalité et s'ajouter bien sûr aux faux accords. Je ferais un
formidable pastiche: la gamme de Debussy, la gamme dodécaphonique, en même temps que les règles les
plus académiques et les plus formelles».65 Bien qu'il parle ici de musique, le problème ne
change pas, la tension esthétique reste la même. On voit que Pasolini n'a jamais su résister à l'attraction de
la technique. Dans sa recherche, de la «nouveauté nécessaire», il ne se contente pas d'une simple utilisation,
il ne croit pas à sa finalité pratique - dans le cas de la peinture, assurer la durée de l'oeuvre -; il la sacralise
pour l'investir de toutes les significations d'un rituel qui plonge ses racines dans l'histoire et dans le mythe
(«[...] intuitions techniques, déchets de vieille école, merveilleusement renouvelés»66.
Ceci explique pourquoi les allusions présentes dans les portraits de Maria Callas et leur signification
amplifiées, précisément, par le rituel des séquences répétées, - dépassent le résultat figuratif tel que nous le
voyons. Le «vrai» résultat, unique et grisant leur «vraie, nécessaire nouveauté»67 est resté
emprisonné dans les premiers instants éclatants de fragrance et de lumière. Aujourd'hui, alors que nous nous
attardons sur les portraits de Skorpios, il nous faut nous contenter de capter ce qu'il en reste, le peu qu'ils
nous transmettent encore: quelque chose de caressant, d'intime et d'aimant, quelque chose de funèbre aussi.
Il s'en dégage le même sentiment déchirant qui hante les poésies de Skorpios, écrites du 10 au 23 août et
dédiées à Maria
Callas.68
Bien qu'il soit difficile de l'affirmer, il semble, paradoxalement, que la valeur poétique, le risque et le défi que
constitue cette singulière expérience picturale - outre sa force mythique - soient liés à l'indicible qualité du
temps écoulé entre ce que furent ces oeuvres et ce qu'elles sont devenues, comme s'il s'agissait non pas
d'une «durée profane», mais d'un «temps concentré, très intense, résidu ou succédané du temps magique et
religieux».69
Or ces portraits de Maria Callas évoquent pour nous le rituel des anciens alchimistes et nous invitent à
réfléchir à la question que se pose Pasolini - question ambiguë comme toujours - au terme de l'entretien qu'il
accorda à «Cinema e film» durant l'hiver 1966-67. C'est une phrase que nous avons déjà citée mais qui
mérite d' être rappelée au lecteur : «Me faudra-t-il , dans la vallée de J osaphat , rendre co mpte des
faiblesses de ma conscience devant les attractions - qui se confondent - de la technique et du
mythe?»70 Cette phrase, qui trahit les doutes de Pasolini et sans doute aussi une certaine
complaisance mal dissimulée pour s'être avancé «très loin sur la ligne du feu»71, est, à nos
yeux, l'un des signes les plus importants qu'il nous ait laissés, même si, en bon «alchimiste», il l'entoure de
mystères: «J'ai dit que je fais du cinéma pour vivre selon ma philosophie: autrement dit l'envie de vivre
constamment physiquement, au niveau de la réalité, sans l'interruption magico-symbolique du système des
signes linguistiques. Mais quels horribles péchés une telle philosophie implique-t-elle? J' ai parlé à ce suj et
d'action, d' irrationalisme, de pragmatisme, de religion: j e sais que ce sont là tous les éléments les plus
négatifs, les plus dangereux de notre civilisation et précisément les traits caractéristiques d'un certain
fascisme! Me faudra-t-il, dans la vallée de Josaphat [...]».72
Pourquoi considérer cette phrase comme un signe important, ou comme la clé nous livrant l'accès à la
lecture d'une bonne partie de l'oeuvre pasolinienne? En premier lieu parce que la question que se pose
Pasolini nous rappelle que, dès les années de Casarsa, les problèmes de matériau et de technique l'ont
passionné jusqu'au fétichisme; de même que, animé d'une obscure nostalgie, il eut le pressentiment de tout
le problème de la sacralité de l'existence et, par là, du mythe. Ensuite, parce que cette phrase nous montre
que toute sa stratégie expressive - nous voulons dire par là la contamination totale, y compris, par
conséquent, son ton énigmatique et prophétique - a été élaborée au fil de lectures enivrantes dans le
domaine de l'anthropologie religieuse, où elle s'est nourrie de symboles et de visions fulgurantes qui ne sont
pas étrangers aux symboles de l'alchimie antique.73
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Toutefois il y a là quelque chose de curieux - que nous rappelons incidemment ici, mais qui mériterait d'être
approfondi -: c'est l'attitude de Pasolini en présence d'un auteur comme Mircea Eliade, reconnu maintenant
comme un classique de l'anthropologie religieuse; attitude que Pasolini lui-même qualifierait de «suspecte».
De fait il adopte, à propos de Mythe et réalité la position ambiguë qu'il affectionne d'ailleurs pour
tous les auteurs qui l'intéressent: d'une part il reconnaît que «Mircea Eliade entraîne le lecteur italien à la
découverte de territ o ire s inconnus» (dém arc he co gnit ive non seule me nt «gris ant e» mais qui co nstitue
aussi «une expérience à courir avec tous les risques qu'elle implique»74; de l'autre, il traite «le petit livre»
d'Eliade de «schématique» avec «un je ne sais quoi de gris, d'élémentaire et de fanatique qui en limite le
charme».75 Quoi qu' il en soit, il nous semble qu ' en fin de co mpte il lui accorde son
admiration, puisqu' il admet qu ' «il arrive fréquemment à qui s'occupe des mythes, {de qui s'agit-il? d'Eliade
ou de Pasolini lui-même?] d'être victime de leur séduction».76
Pour revenir, au terme de cette digression, à l'expérience picturale de Pasolini, signalons que le dessin
portant dans le bas l'inscription autographe: «Le monde ne veut plus de moi et il ne le sait pas», s'inscrit dans
le cadre de ses manipulations alchimiques qui ne s'accomplissent pas sans un certain rituel. Mais, à part
cette inscription qui, elle, relève de l'ésotérisme de l'oeuvre, on ne sait pas très bien comment interpréter ce
dessin. Doit-on y voir justement «un système linguistique de signes de type
magico-symbolique»77, ou des expressions «de nature figurative archaique»78
en relation, par exemple, avec «l'empirisme des primitifs»79? C'est précisément son ambiguité
qui nous impose de l'examiner avec le plus grand soin. Contrairement à tous les dessins postérieurs à l'année
1947 - ou, pour le moins, les plus importants -, celui-ci n'est pas daté. Pasolini ne se sert ici que d'un crayon
gras. Pas de cire, pas de moût de raisin, pas de pétales écrasés. Il est probablement seul au moment où il
dessine. Il n'a donc pas l'alibi du , mais il lui manque aussi la joyeuse incertitude des tentatives
expérimentales. C'est une opération nerveuse et rapide, une sorte de confession impromptue au terme d'un
long "interrogatoire", personnel.
Dans le contexte exclusivement figuratif de sa production picturale, cette séquence inclinée de signes
représente l'unique dessin ; il courait donc le risque de n'être interprété que du point de vue
esthétique, ou encore de rester indéchiffrable. C'est pourquoi, éliminant toute équivoque, Pasolini ajoute au
bas du dessin la phrase maintenant bien connue: «Le monde ne veut plus de moi et il ne le sait pas».
Les autoportraits de 1964, dessinés d'un trait nerveux avec des craies de couleur, portent eux aussi des
traces d'un certain malaise plutôt que d'une maladie, mais la rage et la vitalité y sont toujours visibles. En
revanche ce dernier dessin, qui sous certains aspects pourrait être considéré comme un autoportrait
spirituel, porte une inscription qui, en se substituant à l'expressivité du visage, révèle une sorte de
détachement froid et fier, si ce n'est de la résignation. Il ne s'agit plus d'un commentaire direct du dessin,
mais d'une élucidation nécessaire, d'une message délibérément destiné à .
Ces signes abstraits pourraient donc être la représentation presque mécanique d'une obsession, le tracé d'un
sismographe au point de rupture de l'équilibre. Si nous relevons en outre que ce dernier dessin porte lui
aussi les traces d'une pliure attentive (opération qui, ici, a précédé celle des signes), nous constatons que
Pasolini ne réalise cette délimitation en compartiments en pliant la feuille que pour le second groupe de
portraits de Maria Callas et, précisément, pour cet autoportrait spirituel portant au bas la déclaration que
l'on sait. Mais il nous faut aussi souligner que, dans ce dernier cas, il utilise un papier particulier, tirant sur le
jaune et légèrement gélatineux: format, consistance et couleur qu'il n'a jamais utilisés pour aucun autre de ses
dessins. Cette séquence inclinée est donc, sous tous les aspects, une pièce unique, distincte et
incomparable, particulièrement indiquée pour accueillir un message de défi et d'orgueilleuse solitude.
Nous n'avons cessé de soutenir que les dessins de Pasolini, et notamment les portraits de Maria Callas,
constituent l'exemple le plus concret et le plus clair de sa technique expressive, la contamination à tous les
niveaux.
Or notre analyse, pour rapide et superficielle qu'elle soit, nous amène à voir entre la contamination
pasolinienne et l'alchimie antique un certain lien, en ce sens que ces opérations tendent toutes deux à tirer
du mélange de substances différentes, de . Mais nous savons
qu'aux yeux de
l'alchimiste, la nature est «vivante», qu'elle possède une dimension sacrée, qu'elle est essentiellement une
hiérophanie; qui plus est, sans cette dimension sacrée de la nature, «le mythe du progrès et de la rédemption
de la nature - fin ultime de l'alchimiste - n'aurait aucun sens».80 Nous pouvons aller jusqu'à
dire, sans nous attarder outre mesure, que la chimie moderne hérite de l'alchimie son caractère empirique,
mais qu'elle en a perdu la dimension sacrée. Dans son projet de sémiologie de la réalité en tant que langage,
Pasolini attribue lui aussi à la nature une dimension pour ainsi dire sacrée («Mon amour fétichiste pour les
"choses", du monde m'empêche de les tenir pour naturelles.») Il les sacralise ou les désacralise avec
violence, l'une après l'autre. Au lieu de les englober dans un courant régulier dont il refuse le flux, il les isole
et les idolâtre, plus ou moins intensément, une à une.81 Nous comprenons alors ce qui se
produit, sur le plan expressif tout au moins. («En effet traduit en termes expressifs, cet amour irraisonné
pour la réalité me rive aux différents aspects de la réalité - visage, paysage, geste, objet - comme s'ils
étaient immobiles et isolés dans l'écoulement du temps»82).
Aussi pourrions-nous dire, - même s'il ne s'agit que d'une intuition -, que la technique expressive de Pasolini
et celle qui guide l'alchimiste ont au moins en commun la dimension sacrée et mythique. Si ce n'était pas le
cas, comment pourrions-nous interpréter la phrase de Pasolini sur la faiblesse de sa conscience face aux
attractions de la technique et du mythe? Ce n'est pas par hasard que l'itinéraire artistique de Pasolini, de son
adolescence à Casarsa jusqu'à sa mort à Ostie, est ponctué d'une série d'indices qui, mis en relation,
attestent son intérêt pour l ' antique alchimie et notamment pour les interprétations qu 'en a données Jung. C
' est la raison pour laquelle nous croyons être en état d'affirmer que Pasolini a tenu compte, dans sa
recherche formelle, du fait que «l'inconscient subit des processus qui s'expriment à travers un symbolisme
alchimique et qui tendent à des résultats psychiques comparables à ceux des opérations"
hermétiques."83
Examinons les indices laissés par Pasolini: ce sont les cellophanes servant à protéger les portraits de sa mère
et de quelques adolescents, - mais aussi à obtenir une sorte de glacis -, que Pasolini réalisa en 1943 en
utilisant son doigt souillé de couleur84; la chaux passée sur les couleurs et l'huile encore
fraîches («matériaux/inconciliables, magmas sans amalgame»85); la superposition de plexiglas
teintés, dans Teorema, pour éviter des retouches et accentuer l'ambiguité de l'image; la description
des couleurs du Pontormo dans La Ricotta86; les fleurs, le moût de raisin, la cire,
qu'il utilise comme des colorants dans les portraits de Maria Callas; le pliage et la réouverture de la feuille
sur laquelle il a versé du vin et d'autres liquides; la délimitation en compartiments; réservé au dessin
portant l'inscription «Le monde ne veut plus de moi et il ne le sait pas», un papier spécial, que
l'on ne retrouve nulle part ailleurs (il a réalisé plus de deux cents dessins); la dimension sacrée attribuée à la
matière («Je perçois encore - quand je peins - la religion des choses»); son attitude didactique («pleinement
conscient de sa mission qui consiste à accomplir une vie exemplaire pour le reste de l'humanité» - c'est
Eliade qui cite Gide parlant de Goethe87, attitude étroitement liée à la figure mythique du
«forgeron céleste qui fonde la culture et guide les hommes vers la connaissance des mystères ...")88;la
présence du soleil dans presque toutes ses oeuvres littéraires et cinématographiques (le soleil, chaleur
magique indispensable à toute transmutation alchimique)89; et de façon générale, le «sens» de
sa technique de la contamination à tous les niveaux.
Tous ces indices, qui accompagnent de façon parfois confuse mais cohérente sa trajectoire personnelle,
littéraire et artistique, d'abord disséminés ça et là «par l'inconscient, sans l'autorisation de la
conscience»90, puis, vers la fin, placés comme d'énigmatiques signaux chargés de guider ceux
d'entre nous désireux de reconstruire son histoire, témoignent de son extrême intérêt pour l'anthropologie
religieuse et notamment pour l'aventure alchimiste. («Il ressort toujours de mes polémiques et de mes
discussions, même avec mes collègues hommes de lettres, que ceux-ci n'ont aucune notion ethnologique et
anthropologique, notions que je possède, moi, ni en professionnel ni en amateur, mais en simple homme de
lettres qui a choisi, pour cause* de telles lectures»)91. Nous nous sommes souvent demandés
comment Mircea Eliade interpréterait la mort de Pasolini, qui confirmerait ses théories: la mort mystérieuse
du poète apparaît comme un exemplum et, par conséquent, comme une imitation du modèle
archaïque de la création-invention au moyen du sacrifice.
Cette mort «spectaculaire» («Seule la mort du héros est un spectacle; elle seule est utile»92 représente
l'instant où technique et mythe se confondent, car la mort, en tant que montage du film d'une vie, est un acte de
stylisation qui, de façon foudroyante, «sélectionne les moments saillants de cette vie, qu'elle transforme en actes
mythiques ou moraux situés hors du temps»93.)
Le jour même où il imaginait le «rouge» du Pontormo dans La Ricotta, Pasolini écrivait: «Je suis une force du passé/Seule
la tradition est mon amour/... foetus adulte, j'erre/plus moderne que tous les modernes/en quête de frères qui ne sont
plus»94
* en français dans le texte original (n. d. t.)
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