Le nouveau musée
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Par Werner Y. Müller, Historien d'art, Zürich


RUZO DANS LA PEINTURE CONTEMPORAINE

L'univers commence dans le coeur de l'homme
(Werfel)
C'est par une impulsion toute spontanée, avec la joie de découvrir dans la peinture contemporaine une place qui était la sienne propre, que le peintre Victor Ruzo a donné au portrait de l'enfant la force merveilleuse de son grand talent.
Dans l'histoire des orientations successives de la pensée humaine, il se trouve par son choix de tout premier plan des tendances actuelles - un historien n'a-t-il pas appelé notre 20ème siècle "le siècle de l'enfant"?
L'expression « siècle de l'enfant » surprend sans doute au premier abord. Ne serait-il pas exact de dire « siècle de la force atomique », ou « de la conquête de l'espace », ou encore « de la menace de la ruine de toute l'humanité »?
Certes! Ces réalités sont aussi celles de notre siècle! Mais le philosophe de la culture humaine considère aujourd'hui le monde comme le faisait l'antiquité, c'est-à-dire au point de vue de l'homme. « Rien n'est plus prodigieux que l'homme », disait Sophocle. Aussi, les progrès techniques de notre civilisation - qui existent aussi - intéressent-ils moins le philosophe que le développement spirituel de l'humanité. Or il est certain que depuis Freud est apparue une tendance nouvelle; un mouvement puissant s'est trouvé constitué, qui, appuyé par la science psychologique internationale, a conduit à une valorisation toute nouvelle de l'enfant, à une attitude jusque là inconnue a l'égard des phases infantiles et juvéniles du développement humain. L'exploration de l'âme, jusque dans ses stades primaires intra-utérins vient donc, comme un phénomène de la science de l'esprit, se ranger aux côtés de la science de l'atome, qui explore et saisit enfin la force du noyau, la plus petite parcelle de l'énergie, insuffisamment reconnu jusqu'ici.
L'enfant et l'atome sont ainsi les deux grandes découvertes de notre siècle: l'enfant, dans un champ de recherches scientifiques spirituelles; l'atome, dans un champ de recherches des sciences physiques.
Ici, le champ de l'histoire qui nous intéresse avant tout, c'est celui de l'esprit; et même, plus exactement, c'est l'histoire de l'art, comme partie de cette science de l'esprit; plus précisément encore, nous nous attachons à l'histoire du portrait d'enfant!
Cette histoire n'a pas encore été écrite. Certes, toutes les grandes périodes de l'art et tous le artistes ont, de ci, de là, et sporadiquement, manifesté de l'intérêt pour la représentation de l'enfant, des précieux exemples de l'antiquité classique et de l'hellénisme nous ont été conservés. Au début de la Renaissance, on voit aussi s'éveiller un sentiment pour la grâce et la fraîcheur de l'enfant; ce sentiment s'épanouira ensuite complètement et se fanera en pleine Renaissance et à l'époque classique. Mais l'enfant y paraît le plus souvent placé dans le monde des adultes, lié à ce monde. Il est rarement représenté seul et l'on n'a pas eu égard à sa personnalité propre. Mais dans les cours princières européennes du 16ème et 17ème siècles, et venant des cours princières italiennes, apparut un sentiment nouveau qui alla grandissant: la conscience de soi, la fierté d'être, et, avec cela, un désir de représentation. Ce courant fut si fort, si impérieux, que non seulement les princes adultes, mais les petits princes et petites princesses devinrent des sujets pour les peintres.
Mais seuls les grands peintres anglais du 18ème siècle - Gainsborough, Reynolds, Raeburn, Lawrence - ont su accorder aussi aux jeunes fleurs de la noblesse et de la haute bourgeoisie le charme d'une humanité harmonieuse, d'une personnalité juvénile bien complète. Ici, l'art du portrait a atteint un haut degré de splendeur en même temps que la culture spirituelle de l'Europe entière était à son point culminant. Quant au 19ème siècle, ce douteux « siècle du progrès », siècle des machines et des fabriques, des découvertes et de l'industrialisation, il a abandonné le portrait d'enfant - à part quelques nobles exceptions de Runge à Anker - et l'a laissé à la photographie!
Et voici que se présente, au milieu du 20 siècle, eu plein dans la dispute mondiale sur l'art « con» et l'art « abstrait », un peintre né dans le Toggenbourg, Victor Ruzo, un Suisse solide comme un roc. Il prouve par des centaines de portraits d'enfants qu'il y a encore, grand ouvert devant nos yeux, un monde splendide de charme et de beauté, un monde de joie de vivre, de foi dans la vie, un monde d'où émane une force réjouissante, parce que tout y a sa source et son but dans l'homme même.
A côté de cette conception de la valeur universelle de l'oeuvre de Ruzo, la technique de son art, si importante qu'elle soit dans sa force rayonnante, paraît n'être qu'à l'arrière plan. Qu'est-ce en effet, à côté de cette vision dionysio-chrétienne magnifiquement exprimée par la peinture de Ruzo, de sa foi dans un avenir du monde qui sortira de l'enfant, qu'est-ce, disons-nous, de constater en expert que Ruzo est l'un des Grands parmi les peintres européens? A quoi bon relever que dans l'admirable tableau de famille qu'il a fait de lui-même, de sa femme et de ses enfants, il apporte à notre temps la grâce, la beauté et la puissance, artistique d'un Sandro Botticelli? Sur le portrait d'un garçon, le sérieux de Masaccio? Sur un autre la vive spontanéité d'un Caravaggio? En un mot, il dispose, dans chacun de ses tableaux, d'un pouvoir magistral; et dans le terme de « magistral », nous comprenons aussi les grands Français du 19ème siècle. Ruzo connaît tout de la peinture. Il sait tout de la beauté des lignes, de la forme plastique, de la chaleur et de la somptuosité des couleurs. Il possède la technique du virtuose; mais il n'utilise toutes ses capacités qu'après qu'elles ont passé à travers le filtre de sa personnalité, par son oeil infaillible, par sa connaissance de l'âme, son amour pour le beau. Chez lui, de façon absolue, l'homme se trouve toujours au premier plan. Il apporte son harmonie, sa bienveillance intime; et le secret de ses sublimes tableaux de famille, c'est qu'ils savent donner au bonheur le plus réel de l'existence humaine

Traduit de l'allemand

Ruzo -- L'homme et le peintre

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