Le nouveau musée



Par François Depret, Critique d'art



RUZO -- L'HOMME ET LE PEINTRE

Il en faut beaucoup pour « épater » les germano-pratins. Et pourtant, lorsque vers neuf heures du soir Victor Ruzo poussa la porte d'un bistrot de la Rue Saint-Benoît, - il y a de cela deux lustres - un silence subit musela l'assemblée et fit taire l'habituel brouhaha. Des barbus, ce n'est pas ce qui manque à Saint-Germain-des-Prés: ils font même partie du décor, pour ainsi dire, comme les ours à Berne ou les Life Guards à Buckingham Palace. Mais vraiment on n'en avait encore jamais vu comme celui-là: géant hirsute à la chevelure d'apôtre, vêtu d'une veste à carreaux tissée près d'Inverness et d'un pantalon de velours côtelé en provenance d'Appenzell, Victor Ruzo ne pouvait passer inaperçu. D'autant plus que rapidement incommodé par la chaleur ambiante, il se défit promptement, sous les regards médusés des dîneurs, d'une majestueuse peau de chat dont il s'était précautionneusement ceint les reins, en prévision, sans doute, de quelque douleur rhumatismale! Puis il jeta négligemment la dépouille tigrée sur un porte- manteau où elle alla rejoindre son vaste chapeau légendaire.

Et tandis que nous commandions nos steak-frites, je guignais sournoisement l'oeil brun chaud de Victor, tout scintillant d'humour et qui défiait la salle, à la Rastignac!... Comme un alpiniste atteignant le sommet convoité et réputé inaccessible, il avait planté sa marque au coeur de la ville la plus blasée du monde. Eh bien, Victor Ruzo s'est introduit dans l'art comme il a pénétré dans Paris: avec candeur et libéré de tout complexe. En un mot, sans être « affranchi ». Et là où d'autres se seraient découragés ou ridiculisés, lui s'est imposé.

Pourquoi? Ce n'est pourtant pas dans son village natal du canton de St-Gall et moins encore dans une quelconque école des Beaux-Arts, puisqu'il n'en a fréquenté aucune, que Victor Ruzo a peu à peu conquis ses grades.

Son secret est simple: il a eu confiance. Pas seulement en son travail, en son courage, en lui, mais dans l'humanité en général.

Il a su comment toucher autrui, comment atteindre les coeurs. En ces années 1950-1960, c'était une gageure, quand le snobisme et l'intérêt marchaient bras dessus - bras dessous et encombraient la chaussée du succès et de la réussite. Sa peinture en effet, est un chant d'amour.

On sait que sous son véritable nom, Viktor Rutz avait créé dans sa jeunesse plus de deux cents affiches, la plupart de retentissement international. Qu'un homme puisse faire table rase de ses succès passés et faire bon marché d'une réputation enviée pour se jeter, dédaigneux de toute référence, dans le tourbillon de la peinture contemporaine, voilà qui parut incompréhensible et hasardeux aux yeux de beaucoup. Les témoins de cette courageuse folie ne lui accordaient aucune chance.

Or, au prix de lourds sacrifices, le miracle s'est produit.
Ruzo, le peintre des enfants, est né.

Il a su garder un sens précis de la ligne et de l'angle sans que pour cela l'on puisse taxer ses oeuvres de sécheresse ni de froideur. Une intense poésie se dégage au contraire de ses clairs-obscurs parfois géométriques. En fait, Ruzo, bien que coloriste, attache un grand prix au dessin. Où est le mal? Après tout, comme chacun sait, « un peintre n'est pas un teinturier »... Picasso même n'a-t-il pas manifesté, pendant sa visite chez Victor, un intérêt tout particulier pour le portrait de la femme du peintre?

Père de quatre enfants, Victor Ruzo jubile lorsqu'il peut « croquer » des familles entières. (Se souvient-on de cet ogre à la barbe rousse qui se pourléchait les babines à la Fontaine des Quatre-Saisons?). Il excelle dans les ressemblances nuancées, subtiles, dans l'"air de famille", tout en soulignant la personnalité de chaque individu. Chaque caractère se dégage de l'expression propre du visage avec une très grande sensibilité.

Dans son atelier de St-Saphorin ou dans sa maison étonnante de Montreux-Territet, il est comme « le savant dans un intérieur élevé » de Rembrandt; en plein coeur de son rêve, de son oeuvre. Il peste, fulgure, rayonne de joie, s'acharne, triture sa palette, torture ses pinceaux, étouffe un vert, imagine un rouge.. - -Il vit! Et cette intensité dans la recherche de la vérité artistique, cette honnêteté, cette absence de supercherie, de truquage, d'artifice, de bluff, c'est Ruzo.

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Ruzo dans la peinture contemporaine


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