Le nouveau musée



Par François Depret, Critique d'art



RUZO -- L'HOMME ET LE PEINTRE
(Suite)

Portraitiste de plein air, voilà une autre particularité de Victor Ruzo. Son ambition? Capter la lumière, capter le soleil qui donne la vivacité au regard, le scintillement aux cheveux, le brillant aux lèvres. Attraper au vol le vert d'une feuille pour l'opposer à l'azur d'un oeil. Reproduire dans les plis d'un voile le gonflement d'une nuée ou l'ondulement d'une chevelure d'après les vagues du Rhône...

J'ai vu Victor à l'oeuvre dans la campagne. Le chevalet planté comme un drapeau, son jeune modèle immobile, presque hypnotisé, mussé dans les feuillages, le peintre comme subjugué ébauchait alors une sorte de danse liturgique. Il avait l'air de célébrer quelque culte, d'honorer quelque dieu personnel. Il avançait, reculait, traçait un trait de fusain, puis un autre, l'oeil allumé, les cheveux en bataille. Peu à peu le visage prenait forme et de ces mouvements harmonieux rapides et sûrs, naissaient l'image vivante et l'expression juste. Derviche-tourneur, pope, prêtre inca, Victor Ruzo était tout cela à la fois et illusionniste...

Il y a en effet un peu de prestidigitation chez lui. D'ordinaire, on est souvent agacé par les enfants des autres. Mais en regardant attentivement ses portraits on se sent attiré, ensorcelé par ces jeunes visages inconnus, auréolés de lumière, gracieux, séduisants et presque féeriques.

Ce côté magique de l'oeuvre de Ruzo s'explique par son désir de reproduire sur ses toiles plus qu'un visage, plus qu'une ressemblance, mais une âme.

Il y a quelque temps, je l'avais invité dans ma maison de chasse en Sologne, dans une région sauvage où les bruyères roussies de septembre se mêlaient aux feuilles jaunies des bouleaux. Ici, un faisan s'ébrouait, tandis que quelques lapins jouaient aux quatre coins dans les fougères; là, un écureuil faisait le tire-bouchon autour d'un chêne.. Un coup de fusil rompit le silence. Victor ramassa l'oiseau mort, navré... Dès ce moment, je sus pourquoi il saisit si bien l'état d'esprit de ses modèles: c'est la sensibilité de son âme.

Mais cette sensibilité ne l'empêche pas d'être aussi un lutteur acharné quand il s'agit, de réaliser une idée ou une oeuvre. Il accepte n'importe quel sacrifice, il travaille dans le froid, dans la chaleur, il travaille en plein soleil, dans une lumière misérable et souvent même sur les genoux, comme en prière.

Je ne saurais clore sans parler un peu de la famille de Victor Ruzo, de sa femme et de ses enfants.

D'abord sa femme. Aussi grande que lui, rousse, ils forment le couple le plus extraordinaire et le plus homogène, le plus provocant et le plus uni, le plus extravagant et le plus sympathique. Un Richard Wagner aurait. pu s'en inspirer. Victor a su rendre sa beauté sans décevoir, sa nudité sans choquer. Femme modèle, mère modèle également, par son influence lénifiante elle a réussi à dompter ce qui aurait pu être chez son mari exagération, excès et débordement. Ne s'étonnant de rien, s'adaptant à toutes les circonstances, toujours calme, toujours de bonne humeur, conseillère avertie, elle a joué un rôle important dans l'oeuvre de Victor et ce rôle est loin d'être terminé.

Quant à ses enfants, que d'esquisses, de croquis ont reproduit leurs traits!

Victor Rutz junior a pendant son enfance bourlingué sur le Léman, passant ses vacances estivales sur un radeau de fortune d'où il imaginait la mer. En a-t-il fait des tours du monde en esprit avant de mettre le pied sur un navire!

Tout cela, je le lis dans son. portrait ("Garçon au veston rouge"). J'y pressens cette soif de connaître et de bondir vers l'inconnu, vers des horizons déployés à l'infini, qui est à la genèse de sa vocation de marin. En page 50, voyez ce même garçon devenu un hercule à la barbe rousse qui maintenant traverse les océans de ses rêves.

Ce n'est pas un simple hasard si le second de ses fils, Nicolas, est représenté avec des crayons de couleur, puisqu'il suit aujourd'hui avec enthousiasme les traces de son père.

Les deux filles, Christiane et Moutchi sont pour Victor des modèles rêvés, tout pétris de grâce et de fraîcheur que le pinceau du peintre a réussi à fixer avec amour sur des toiles où elles continuent de vivre d'une vie mystérieuse et éternelle...

Dans la trop brève étude qui précède, j'ai surtout voulu expliquer l'homme à travers le peintre, en vrac, n'importe comment, mélangeant la vie et les traits de caractère de Victor Ruzo comme des couleurs sur une palette.

Paris, 6 octobre 1961

Ruzo dans la peinture contemporaine

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