Une figure de prophète, auréolée de neige, qui pourrait apparaître chez
MichelAnge ou Vinci, Victor Ruzo vit dans cette pente abrupte surplombant
Montreux et l'arc du lac. Une maison blanche, toute neuve, vaillamment
reconstruite sur les cendres de son foyer d'un être cher et de la majorité de son
oeuvre. Le parcours de Ruzo reste, à travers les épreuves de la vie, celui d'une
quête passionnée de paix universelle, d'harmonie et de beauté à offrir aux
hommes. L'idée récente d'un Musée n'est pas celle d'une gloire illusoire, mais le
voeu de voir continuer après lui le passage de son message spirituel.
Né dans une famille très modeste de Zurich, le jeune Victor s'est immédiatement
révélé comme un surdoué du dessin, enfant heureux et insouciant. Il fut plus
tard un affichiste hyperréaliste réputé réalisant 200 affiches à grand succès.
L'apprentissage intensif du dessin imitant la photographie fut une discipline
qu'aujourd'hui encore il estime la meilleure pour un artiste.
LE CHOC DE LA GUERRE
Et la guerre survint. L'affichiste, star d'un système économique florissant,
tourna immédiatement le dos à cette gloire insolente. "Je ne pouvais plus faire
des affiches pour des produits que nous avions en trop grande abondance alors
que d'autres en manquaient". Changeant totalement de cap, Victor Ruzo mit
son art au service d'un tout autre message, celui d'un monde meilleur. Comme
une prise de voeux, il ne varia jamais d'orientation qui aujourd'hui encore est
son seul but.
- Quelle est la philosophie qui a nourri votre oeuvre
?
- «Après la guerre j'ai écrit un petit livre, Le Chemin blanc, comme la page blan-
che sur laquelle on recommence tout, sur la base d'une philosophie universelle.
Ce n'est que plus tard en lisant des ouvrages philosophiques que j'ai découvert
tout ce que j'avais écrit spontanément. Tout est intuition, bien plus importante
que la connaissance. J'ai confronté mes intuitions à la réalité et ça faisait tan-
tôt du mal, tantôt du bien. Et pourtant ces idées sont tellement nécessaires en
ce temps que nous vivons. Il est grotesque de courir après le succès, les
médailles. Des promoteurs américains ont voulu me lancer comme un
dentifrice, mais je refuse d'entrer dans la comédie du succès.»
LA MÉTAMORPHOSE SPIRITUELLE
Ruzo a toujours senti devoir réaliser quelque chose de «fou» pour concrétiser ce
qu'il avait perçu en écrivant Le Chemin blanc. Ce fut une oeuvre
impressionnante, véritable testament spirituel, réalisée dans la ferveur et
l'angoisse au long de 15 années (1952-1967), et qui par miracle échappa aux
flammes. Le «tableau tournant», que de nombreux visiteurs viennent
actuellement voir dans un silence religieux, illustre la philosophie universelle
accompagnant l'humanité de la naissance à la mort. Sur la même immense toile
carrée, la vision change au fur et à mesure qu'on la tourne. Les figures
imbriquées ont ainsi plusieurs lectures, comme on le voit partiellement sur
des tableaux d'Archimboldo.
Ce tableau, porté jusqu'à la folie, dans la résolution d'énormes problèmes tant
techniques que spirituels, laissa l'artiste épuisé, comme vide de toute la force
insufflée au message à délivrer. Pour subvenir à la vie de sa famille, il fit
cependant au long de ces 15 ans de nombreux portraits d'enfants. Mais à
présent encore son bonheur est celui que reçoivent ses visiteurs émus.
LA RESURRECTION
Il y a quelques années, donc, sa maison brûlait et de cette terrible épreuve vécue
avec son épouse, Ruzo, l'infatigable, puisant on ne sait où une nouvelle force, se
mit à reconstruire une oeuvre, dont le dépouillement rayonne toujours plus de
sa foi en un monde juste et pacifié. "C'est si complexe et incornpréhensible ce
qui se passe sur cette planète paradisiaque" avoue-t-il, désarmé comme un
enfant.
Quels sont vos maîtres dans la réflexion et la création ?
"Pour l'âme, c'est Rembrandt, pour le corps Michel-Ange, pour l'abstraction
Picasso, pour la fantaisie et la libération technique et picturale Dali. Pour
l'esprit c'est effectivement Dali, qui se prend tellement au sérieux en faisant le
clown".
Avant le drame, Ruzo, affecté par la maladie d'un de ses enfants et épuisé par
son «tableau tournant» avait entrepris de travailler sur la matière. C'était un
nouveau commencement. Sur des lames d'aluminium, il se mit à peindre des
"matières" éclatées, fissurées, évoquant la pierre des falaises, les bois foudroyés,
feuilletés d'un ton passant de l'or à l'argent selon les lumières.
Puis petit à petit, la vie reprenant ses droits, et avec elle l'espoir enraciné
malgré tout dans l'âme de ce géant visionnaire, des formes naquirent aux lèvres
des fissures. Silhouettes humaines s'extrayant, affleurant, poussant comme
d'étranges plantes calcaires. Timidement, la couleur réapparut, souffle de vie, de
souffrance continu sur ce grand tableau d'après le feu où le peintre, enveloppé
de l'ample drap rouge de la souffrance, laisse choir son pinceau. Signe de
renaissance, deux autoportraits touchés par le feu, datant des années 50, furent
repris. Un arc-en-ciel ranima un visage et un autre gagna un profil
contemporain, clair et lumineux.
UN MUSÉE QUI TÉMOIGNE
S'il est toujours porté par son intuition de
philosophie universelle et de paix, Victor Ruzo a
déplacé son regard, ou plus exactement, il l'a
«placé» sur la matière et les fleurs, sans jamais
renoncer aux problèmes humanitaires et à la danse
de l'esprit. Après avoir travaillé en solitaire, Ruzo
ouvre sa porte sur ce Musée qui doit continuer à
témoigner et que son seul fils survivant s'engage à
maintenir. Les visiteurs individuels ou en petits
groupes viennent, les samedis et dimanches matin,
parcourir les grandes salles où rayonnent
silencieusement ses oeuvres fortes et puissamment
émouvantes.
Le regard de ses visiteurs a changé lorsqu'ils en
ressortent, comme lavés, enrichis et heureux. C'est
là que Ruzo met sa «gloire», son " succès", alors
même qu'il se déclare jamais tout à fait satisfait de
l'oeuvre achevée, en regard de ce que son esprit a
conçu intuitivement.
LE MESSAGE DES HERBES
La matière, au fil des jours, s'ouvre, aère sa densité
fragmentée et une baie se creuse où paraît une île
ensoleillée. Et, un jour dans son beau jardin en
terrasses, Victor Ruzo, l'oeil émerveillé, découvrit la
beauté gratuite, volontaire et radieuse des fleurs
sauvages perçant entre les dalles. Le désherbage fut
banni et le modeste pissenlit se mit à fleurir d'entre
les fractures de la matière peinte. Splendide comme
un soleil, puis fragile comme une bulle de savon, la
fleur de pissenlit triomphait de tout le mal. Ce fut
ensuite le troll, constellé de gouttelettes d'eau, d'un
trompe-l'oeil fascinant, victorieux et apaisant l'âme
des visiteurs. «Cela me fait du bien de peindre ces
humbles plantes qui sortent de rien. J'ai tout perdu et
je sors aussi de rien, mais je me sens accompagné.»
Et tout récemment l'artiste s'est peint en oignon en
larmes, «Si je pleure, c'est mes oignons!», et
cependant une pousse verte surgit au sommet,
sourire de vie.
De grandes scènes sont nées aussi de la matière en
gésine, interprétant la «Création» de Michel-Ange,
puis la Nativité et la Terre Mère et dans un message
inspiré, presque dalinien, la croix qui craque et
s'effrite sous l'oeil d'un Dieu trop vieux. d,es
religions sont devenues un énorme problème de la
planète. avec tout ce qui s'en suit de haines et de
massacres au lieu du bonheur promis.»
lieu du bonheur promis.»
Mireille Callu
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