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Un lieu de nulle image ?

 

Qu'est-ce qu'il y a à faire avec la peinture ?

- Empêcher le monde quotidien d'aborder en vainqueur le vaisseau fantôme de la conscience.

Peut-on regarder sans fuir? Est-il un lieu en deçà du regard ? Ce qui importe c'est comment c'est peint et non ce qui est peint. Lorsque l'enfant apprend à lire, ne néglise-t-il pas l'art de voir ?

- La fin du jour viendra de nous.

L'étroitesse ridicule du champ de la conscience est le drame d'une espèce qui se trompe de décor. Les mains, sur nos yeux, filtrent nos regards de peur par refus d'autres soleils. La réalité psychique, pour la damnation de l'artiste visionnaire, en des abysses spiralés et sans fin, obéit au seul principe du plaisir. Les signes d'égarement ne vent pas de si mauvais augure.

Slobo le sait: une autre lumière, aveuglant ceux qui prétendent contempler la nature, traverse l'obscur à l'envers du tableau.

Le projet pictural de Slobo écarte victorieusement toute explication des clercs. Il n'y a plus aucune voie, si ce n'est un ultime point de fuite au-delà du regard, au hasard inspiré d'une errance de prince. Un territoire neuf et archaïque reste à conquérir, un lieu où la foudre forge son image brisée à l'envers de tout tracé imaginable.

Dans les années soixante, Slobo, arrive à peindre la face cachée de la lune avant que ne soient publiées les photographies de la Nasa. La coïncidence était très signifiante et allait bien au-delà d'un croisement fortuit de deux séries causales. Un très long travail, une connaissance profonde des lois physiques de la cosmogonie, des lectures suivies sur la géologie lunaire, la formation des cratères, la connaissance de l'érosion en absence d'atmosphère: en un mot un travail précis et minutieux de documentation et de réflexion prépare la vision prémonitoire dont la réalité plonge dans les faits connus et compris dans le présent. Nous sommes en présence d'une prospective qui aboutit ponctuellement. Le travail du peintre n'est-il pas, dans sa forme d'attention flottante, de même nature que le "Dream Time" des arborigènes australiens? Passé et présent ont tendance à interférer: rêve et réalité se construisent d'emprunts réciproques et confondus. Le futur est toujours contenu dans un présent aux contours liés au passé: il est immédiat et sans avenir, le peintre visionnaire voit à travers ce brouillard des formes à venir, le vaisseau fantôme qui ne parvient pas à se matérialiser. Slobo a, en quelque sorte, pénétré une mémoire vivante de la matière cosmique. En est-il de même pour sa représentation des villes sous globe ou de la planète "Hydrote" ?

Slobo, peintre passe-muraille de la fresque byzantine, aborde en vainqueur les hautes fenêtres de la ville rêvée. En état d'alerte, juste avant l'éveil, qui met pourtant fn à tout, il repousse un ultime entretien avec la parole noire d'une caverne de silence.

La ville tombale aux ruines maçonnées par le temps apparaît comme un théâtre vide aux décors inadaptés. Des gens aux gestes arrêtés, comme s'ils avaient vécu, menacent de revivre leur histoire sur un espace social toujours menteur. L'instant capturé par le peintre entre les fentes accidentelles du réel, dans la paix tranquille du plus immobile des paradis, étend sa tache d'huile. Les choses ont avec le temps, le pouvoir de s'égarer dans une harmonic feinte.

L'indifférence à la pensée qui limite le regard l'emporte sur l'accusation véhémente des objets délaissés du chaos. Toujours en état d'exil, à chaque création dérobée à l'ombre: tel est ce non-être en attente de révélation. II a fallu apprendre à seulement hanter le visible. L'effroi se fait immense et l'étincelle désespérée d'être dérive sans reflet en chute pour l'outre-noir.

Où se tient le peintre ?

- Au centre impossible de la lumière.

II se dévêt de son ombre inutile. C'est très long cette négociation de la matière avec une mémoire d'homme. En un lieu de nulle image à copier, peindre est d'abord une mise en abysse. Un sceau blanc sur le secret des transparences à contenir, tel est le lieu d'écoute et de nuit où l'arbre seul boit dans la coupe de la lune.

L'avait-il compris, I'homme qui est allé, une lampe d'argile à la main, peindre dans la pénombre, au centre de l'obscur, sur la paroi de nuit d'une grotte secrète. Une certaine lueur nous parviendrait-elle sans raison aucune de la "matière noire"?

"A suivre la lumière solaire on perd son temps... Ia Iumière de la peinture c'est autre chose... c'est l'âme de la couleur" écrivait R. Dufy.

Pourquoi refuser tout retour à la "Lumière oubliée" ? Slobo ouvre une voie sur la réverbération des murs peints, des toiles précipices au bord de l'improbable, là où le blanc se tait comme le noir dans la nuit. Allons au noir des choses, sans soleil et sans cadre, la peinture échappe enfin au eintrec Les ombres veuves, naissent à l'infini d'un espace sans limite. Un crépuscule interminable refuse à l'aurore la brûlure d'un réveil bien quotidian. C'est un rêve qui nous regarde passer. II faut fuir avant d'être fui. Après tout, le lieu des images n'est pas celui des mots. Un mirage sur le désert de la vue, le son premier d'un univers banal, aucun lieu nulle part, l'ailleurs est inutile, ce qui fun' n'avait pas à être.

Quel est le point de fuite de Slobo ? Où est l'Etre qui initie ? A quels commencements faut-il tourner le dos? Le Cosmos est un lieu collectif où la matière a l'hasardeuse bêtise de se manifester nécessairement sans précaution. Il y a quelque chose d'impudent et de mal élevé à boutiquer le monde avec des catégories comptables incertaines. Qui a osé ignorer l'infini entre le nombre noir et celui de l'unité? Jamais au grand jamais un homme n'aurait dû mettre un repère si personnel à une aventure aussi éphémère. Par cette audace il ne transcende que ce qui ne peut le concerner. Une réaction faussement réaliste, un retour boutiquier à l'objet réel est une capitulation entre les mains serrées de l'ombre. Le réel doit perdre, enseveli en robes chagrine, ravi de son ultime excès de présence. L'art du peintre, révélation de l'inattendu, est-il un comportement désespéré de plus en plus désespérant ?

Une mise en miroir rappellerait tous les pièges d'un ultime repaire, celui de la modernité. Par vague et par ressac les eaux usent fort bien les fragments de la chute des corps. Par hasard et par nécessité elles refusent aux quartz la taille des diamants; laiteux, hyalins, galbés, rebondis, les galets, comme les étoiles de la galaxie, survivent et meurent en rond.

Slobo, tu traces de la lumière sur une toile d'obscur, tu perds ta vie à peindre dans un climat d'énigme, à hurler dans un désert de sons et de sens. Tu es dans l'œil du cyclone à l'affût d'un reflet à dérober à l'au-delà de l'œuvre mais tu sais que de toi le tourbillon des formes et des couleurs s'échappe comme d'un centre. Tu es au milieu de quelque chose d'inconnu, vagabond de la vacuité, tu refuses l'immédiateté tourbillonnante des périphéries des lumières égarées.

La pierre, mon ami, est moins sinistre que l'os à la blême promesse de cendre. La matière nous traverse si mal; laissons à des architectes inconnus le soin d'archiver les sables au repos. Le voyage immobile de quelques vaisseaux cinéraires en provenance de soleils égarés dans d'errantes galaxies noires est de la vie qui vient. En serons-nous pour une fois jamais ?

Une barre de brillance interdit toute activité de l'autre côté d'exister. Les cadres des œuvres peintes sont secrètement ouvrés dans le bois des bateaux morts. Ainsi, une terre finale de naufrage accueillera la fatale activité des peintres! Les prophéties fossiles de l'histoire, comme des nuages abandonnés par le vent de l'esprit, ouvrent des tunnels parallèles dans la mémoire sombre des princes mortels.

Le monde de Slobo est en attente, sans implication de vouloir se situer, choisir son réel c'est choisir une mort. II refuse cet empire. L'écroulement est la loi. La peinture participe de l'éternelle chute des corps. Les couleurs glissent sur le spectre. Les moment d'ordre ne sont que des îles inutiles sur l'océan du Chaos. Le nord est le midi d'un soleil noir. Dans l'univers quelque chose sait se taire et ce silence vrai remplit la vie de Slobo.

Pris à revers, comme Velazquez, par les étrangers à la traverse du miroir peint, je t'ai surpris Slobo la main suspendue au-dessus de la couleur "tombée du ciel", égaré par l'infinie succession des matières, à peindre, en désir inspiré de conjurer à regret le mortel péril de la mélancolie. Je trouve bien mal le soleil diaphane d'un songe pour te suivre si seul et hors de toute image.


Robert LIRIS, Mai 1995

 

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