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| L'image et son contexte | ||
| Entretien réalisé à Nyon, dans l'atelier du peintre, par Armande Reymond, hiver 1993. | ||
Armande Reymond
Luc Joly, votre travail est fait d 'imaginaire, de
débris de matériaux récupérés, de lignes fortes,
d'animaux étranges, d'objets qui se plient, qui
s'emboîtent, de supports plans qui se
transforment en volumes, de peintures multifaces...
qu'est-ce qui est à l'origine de ce foisonnement
pictural; est-ce une quête de la matière, de
l'image?
Luc Joly C'est un jeu, un voyage . J'ai toujours aimé
dessiner, jouer avec des traits, des lignes. En famille,
le soir, nous nous amusions à rendre un gribouillage
intelligible, l'un de nous commençait un dessin, qu'il
passait à son voisin, lequel y rajoutait des éléments.
Ainsi de suite, jusqu'à ce que le gribouillage devienne
quelque chose de reconnaissable. Ce petit exercice
était passionnant parce qu'il stimulait notre
imagination et notre mémoire. A. R. Pourquoi ce questionnement sur l'image et ses limites ? L. J. Je crois que l'on retrouve une partie de la réponse dans les jeux de mon enfance, la proximité des métiers d'art et, enfin, l'enseignement de la géométrie. Tout cela a guidé ma réllexion sur les tenants et les aboutissants de l'image, ce message écrit. Il n'y a d'ailleurs rien d'extraordinaire à cette démarche, tout artiste est provoqué d'une manière ou d'une autre par ce qu'il voit de la réalité pour s'exprimer. Personne n'est créateur à partir de rien. A. R. Vos premiers travaux, paysages, natures mortes, autoportraits, portraits sont très classiques. Ils semblent assez éloignés de toutes vos précecupations plastiques sur l'image et le support... L. J. Je continue de croire qu'une bonne formation est d'abord classique, elle permet de s'appuyer sur des données et des raisonnements solides. Le passé est chargé de forces. Il faut s'en servir, mais le dépasser. S'interroger sur des expressions classiques permet également de mieux comprendre leurs versions actuelles. Je crois à une filiation des genres et des modes, comme il y a des ascendances raciales et culturelles. A. R. Quelques thèmes reviennent assez régulièrement dans votre uvre, notamment celui de la femme, est-ce un hasard ou une volonté ? L. J. Je suis un homme, j'ai des appétits qui me semblent normaux. En vérité, je puis dire que le sujet m'importe peu; il n'est qu'un prétexte à trouver des réponses à mes questions touchant à la problématique de l'image. A la place du thème de la femme, je peux très bien peindre un animal fantastique, ou autre chose, pourvu qu'une nouvelle situation expressive me captive autrement et ouvre une nouvelle porte.
A. R.
Ne pensez-vous pas que vous dépassez,
peut-être inconsciemment, le simple prétexte ? L. J. Je pense que j'ai une prédilection à vivre parmi des créatures animées. Si j'établis une hiérarchie affective, je mettrais les paysages naturels au bas de l'échelle, comme étant des espaces à visiter et non pas à peindre. En revanche, le premier objet façonné par la main de l'homme est déjà émouvant parce qu'il occupe une place dans le monde de la création. Le premier animal venu est plus intéressant encore que l'objet, parce qu'il est vivant. Finalement, je réserve la meilleure place à l'être humain: jouer, vivre à ses côtés est pour moi primordial. A. R. Il me semble pourtant que les animaux sont privilégiés dans votre vocabulaire, Ces créatures ont le pouvoir de transformer vos uvres en un gigantesque théâtre d'images, tout en les chargeant d'une identité propre. L. J. En effet, parmi eux, beaucoup ont des aspects étranges. Pourtant, je déteste les films d'horreur ou de science-fiction. Les animaux que je produis - dotés de quelques cornes ou crêtes pointues - sont presque inoffensifs. Ce ne sont que des diablotins. Je n'aime pas l'angoisse qui découle de la littérature, du cinéma ou du théâtre d'épouvante. La vie quotidienne a déjà assez de tensions dramatiques. D'un autre côté, je ne me sens pas du tout attiré par la mièvrerie des sujets sentimentalistes. J'ai besoin en réalité de sujets - prétextes à images - lisibles et éventuellement dotés d'esprit, de consonances spirituelles. A. R. Cherchez-vous à mettre en doute la réalité de notre monde?
L. J.
Non... Je mets en doute la traduction imagée de
cette réalité. Il y a des faits, des notions, des sens
auxquels on ne peut échapper, comme la vision, le
toucher, etc. Nous sommes en face de réalités
universelles; à partir de ce point précis, je cherche à
comprendre comment ces données sont transcrites
pour devenir des images et vivre ainsi leur vie propre. A. R. Comment élaborez-vous ces «sculptures-peintures», tracez-vous d'abord un rapide croquis pour en étudier le développement, fabriquez-vous des petites maquettes? L. J. Non, je ne fais pas d'essai, car je ne veux pas risquer d'emprisonner mes images dans des contraintes. Imprévisible, l'image doit se déterminer par elle-même, au gré de son tracé, de la forme et de la nature de son support. Je laisse toujours parler l'instinct avant la réflexion, car je pense que la vérité réside plus dans l'intuition que dans le raisonnement. Il faut préserver l'émotion. Si, dans mon travail, il était question d'une esquisse préparatoire, ce serait elle, précisément, qui serait juste, c'est-à-dire la création. A. R. Comment choisissez-vous le matériau qui deviendra votre support?
L. J.
Prosaïquement, l'élément fondamental dont j'ai
plus besoin que le matériau, c'est le temps disponible.
La qualité, l'intensité de mes réactions dépendent de
ce facteur; le reste s'enchaîne naturellement.
A. R.
Parallèlement à votre uvre de peintre, vous
êtes l'auteur de deux livres. «Structure», qui est
un dictionnaire de géométrie, et «Forme et
signe», une réflexion sur le premier langage de
l'homme: le sens des formes. Quelle place
occupent ces L. J. L'obligation d'enseigner la géométrie m'a conduit à creuser le sujet, et à l'enrichir. Par mes nombreuses lectures, j'ai découvert, par exemple, qu'en anthropologie il existait des structures de base aculturelles. Il faut les connaître. Une grande quantité de signes sont des archétypes immuables. L'épistémologie a, quant à elle, démontré que l'on trouve les mêmes étapes dans le développement des civilisations que dans celui de l'individu. Or, nous appartenons à une civilisation - je parle de l'Occident - dite plus développée que d'autres. Il est donc passionnant de chercher à découvrir quels vont être les nouveaux signes et les images accessibles à tous en observant leur apparition chez les individus. A. R. Les images artificielles sont-elles, à votre avis, un élément de votre réponse ? L. J. S'il y a "images artificielles", elles sont avant tout en relation directe avec notre manière de vivre dans les grandes villes, où les archétypes naturels sont oubliés, où nous sommes régulièrement confrontés à une surcharge d'images, essentiellement publicitaires et en général agressives. Je pense donc qu'aujourd'hui il est important de retrouver un équilibre car, lorsqu'il y a outrance, une ivresse s'installe. Les répétitions, les litanies télévisuelles sont abrutissantes. Il faut proscrire de notre conscience ce "massage du cerveau», comme disait l'essayiste canadien Marshall McLuhan. A. R. Face à ces constatations, quelle route allez vous choisir pour ne pas tomber dans un tel état d'ivresse ? L. J. Comme tous les autres êtres humains, je suis une entité, une personne. Je cherche à découvrir de quoi je suis fait, qui je suis. J'ai à me décrire, à trouver ma place, mon rôle dans l'ordre du monde. Par ce biais, je me rapproche de ce qui me semble universel, peut-être compréhensible, et même utile à chacun. A. R. Cette notion d'universel est très présente lorsque vous faites appel à certains signes comme le triangle, le cercle, le carré... L. J. On n'échappe pas aux schémas fondamentaux, même si on les oublie. On ne peut rien bâtir sans eux. Référentiels, ils nous invitent, plus ou moins inconsciemment, à prolonger leurs structures. A. R. Votre besoin d'expérimenter les images et les supports vous a conduit de nombreuses fois à organiser ou proposer des manifestations culturelles publiques. Je pense notamment aux affichages d'estampes sur les panneaux commerciaux. L. J. Ces différentes actions m'ont permis d'explorer de nouvelles limites à transcrire ou de poursuivre l'évolution de nouvelles imageries contemporaines. L'expérience de la Suisse couverte d'affiches avait, en 1986, pour objectif d'offrir la possibilité aux images poétiques d'être présentes en permanence dans toute la Suisse par le biais des panneaux publicitaires. Ce projet n'a pu être développé comme je le voulais sur le plan national, à cause de divers règlements cantonaux. Par contre, il est toujours en vigueur à Genève où la Société générale d'affichage offre gratuitement dix emplacements pour estampes. A. R. Depuis 1985, vous réalisez avec l'écrivain Michel Butor une série de dialogues entre le texte et l'image. Comment se déroule cette collaboration ?
L. J.
Michel Butor n'aime pas que l'on illustre ses textes,
en revanche, il éprouve un plaisir certain à intervenir
avec des mots sur les illustrations d'autrui. Je lui mets
donc à disposition une masse d'images. A la suite de
son passage, j'interviens sur ses graphies avec traits
et couleurs. Je rajoute des taches, des formes, des
signes, parfois même de faux textes, pour confirmer
ou contester le sens pris par l'uvre commune. A. R. Vous avez retrouvé, en quelque sorte, le jeu des «gribouillages intelligibles» de votre enfance,,.
L. J.
Cette collaboration est très enrichissante, car elle
confronte deux genres d'expression. Michel Butor
favorise la rythmique et la structure du texte: lorsqu'il
voit une image, il la charge avec des mots ou des
phrases; sens, rythmes et phonèmes se répondent
alors. Avec mes formes et mes couleurs, je l'incite à
aller encore plus loin, vers un univers inconnu. | ||
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