art magazine
No 51, (juin - juillet - août 2004) -- Prix: Fr 7.- le numéro
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Rédaction:
Richard Aeschlimann -- Joël Aguet -- Jean Aymar -- Yvette Clément -- Benjamin Dolingher -- Ali Gauthey -- Henri Golan -- Adrien Hafer -- Petrus Horace -- Virginie Jaton -- Luc Joly -- Jean Revol -- Armande Reymond -- Henri-Charles Tauxe -- Lotti Tuban --
Dessinateurs:
Richard Aeschlimann -- Kurt von Ballmoos -- Luc Joly -- Serena Martinelli -- André Paul -- Olivier Regamey -- Urs --
Mémento: -- Virginie Jaton -- v_ jaton@yahoo.fr
Relations publiques: -- Aline Wuthrich
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SOMMAIRE

Éditorial Dérisoire Pierre Hugli, dessin de Serena Martinelli
Sion 35e Festival de l’orgue ancien... le retour de l’orgue de Valère
Neuchâtel, Muséum Si belles, ces mouches... Pierre Hugli
Chexbres et Pully Jean-Claude Hesselbarth Histoires de deuil et de couleurs Pierre Hugli
Vaumarcus NE Les sculptures d’Albert Rouiller et les insectes calligraphes de Marc Jurt Armande Reymond
Genève Cédric-Marie Antoine Marc Gaudet-Blavignac
Livre Pierre Louy, Rue d’Orsel Isabelle Espinards
Zurich 6e Salon de l’art conrtemporain
Réflexion Peinture d’une montagne inventée Richard Aeschlimann
Lausanne, Aquaforte Initiation à la taille-douce Pierre Hugli
Lausanne, Atelier Nicolas Chabloz Quatre nouveaux livres d’artistes, avec Chédid, Chessex, von Ritter Zahony
Prochains vernissages
Musique Hugo Wolf et le Tombeau d’Anacréon Pierre Hugli Basque: Aita Donostia Loti Tuban
Littérature Bruno Schulz, mannequins et crocodiles Benjamin Dolingher
Martigny VS Unique escale europénne: la Collection Phillips à la Fondation Gianadda Henri Golan
Assens VD Trois jeunes artistes: Cendrine Colin Marc Batalla, David Clerc Emmanuelle Boss
Payerne Hommage à Théophile-Alexandre Steinlen Pierre Hugli
Pique-expos:
Feldbrunnen SO: Pierre-Alain Morel
Genève: Monica Zentilli, François Schneider, Pado Mutrux
Valangin NE: Ueli Hofer, Michel Brügger
Avenches VD: Sylvie Mermoud, Nikola Zaric
Lausanne: Werner Ritter
Lutry VD: France Alvin
Mézières VD: Isabelle Jouan
Ropraz VD: Jean-Marie Borgeaud
Gingins VD: De Tiffany à Munch

Vevey Cody, Une Histoire de Coeur... suisse Pierre Hugli
Évasions gourmandes Au Petit à Saint-Légier Petrus Horace


L'édito
Dérisoire

La fête bat son plein: un des plus somptueux vernissages qu’il ait jamais vécu. Le maître peut être fier de son disciple! À vrai dire, il n’aime pas beaucoup ce qui est installé là. Mais peu importe, les retrouvailles ont été chaleureuses, les gens importants sont là: officiels, riches, amateurs avertis, copains, sans compter la presse et les habituels pique-assiettes.

Il a tendance à se laisser aller, le vieux, avec tous les compliments qu’il reçoit, tous les verres qu’il reboit, à la santé de tous ces visages qu’il revoit.

Il se retrouve seul, parce que ce beau monde a fini par l’agacer, et parce que la boîte où ils vont finir la soirée s’avère bruyante. Il préfère siroter un dernier kirsch dans le bistrot du coin.

Que devient-il, lui, l’artiste, naguère choyé? Ses œuvres suscitent-elles encore un quelconque intérêt?... Il marche maintenant dans la rue, titubant, s’encoublant comme on dit dans son pays. Par terre, combien de temps?

Des mains empressées le saisissent, rudement. Il se débat. Il a affaire à de jeunes muscles qui le maintiennent, fermement. Il réussit tout de même à s’échapper, mais il est rattrapé, une prise dans le dos. Ils se présentent comme des policiers, en face d’un homme ivre.

- Une épave!

Oui, il finira, détenu, à l’hôpital, jusqu’à ce qu’un médecin pressé veuille bien constater, le lendemain après-midi, qu’il a fini de cuver sa cuite et ne représente provisoirement plus aucun danger pour la société.

Entre-temps, dans l’horrible salle commune où il a écouté des plaintes de mourants, il aura pu songer au vieux saltimbanque de Baudelaire, seul dans la liesse générale: «Il ne riait pas, le misérable! Il ne pleurait pas, il ne dansait pas, il ne gesticulait pas, il ne criait pas; il ne chantait aucune chanson, ni gaie ni lamentable; il n’implorait pas. Il était muet et immobile. Il avait renoncé, il avait abdiqué.»

Dans son essai Portrait de l’artiste en saltimbanque*, Jean Starobinski cite ce poème en prose tiré du Spleen de Paris. Le grand homme de lettres genevois s’est attaché aux personnages du cirque pour définir une importante composante de la modernité. Il interroge la poésie et la peinture des XIXe et XXe siècles qui ont remplacé l’évocation des héros mythologiques par celle de figures de danseuses de corde, de pierrots, de clowns. Se dessinent, d’une part, la virtuosité de l’acrobate qui défie les lois de la gravitation, et la balourdise de l’auguste qui s’immole aux quolibets de la foule. Il y a dans les origines mêmes de ces artistes du cirque une référence mythique aux êtres primitifs surnaturels - ainsi l’inquiétant Hellekin, être sylvestre à gueule d’animal, ancêtre d’Arlequin. L’entrée du clown, au cirque, devrait marquer un passage de ce monde originel à la piste circulaire.

Cette figure du clown a profondément habité l’art moderne, de Daumier à Toulouse-Lautrec, de Picasso et Rouault à Basquiat, de Ravel, Satie, Strawinsky et Sauguet à Ligeti, de Baudelaire à Desnos, Jacob, Prévert et tant d’autres.

Ainsi l’art du XXe siècle a pris à son compte le rôle du bouffon, critique de la société répressive, productrice, consommatrice et bien-pensante. L’art continue à apporter des bouffées salvatrices jouant sur la dérision et la magie, l’envol et la mort, au sein de communautés aux rouages férocement organisés pour assurer le profit des uns et la survie des autres. Avec cette aspiration à la tristesse, à la disparition qui hante toute œuvre un peu profonde.

Pierre Hugli
* Jean Starobinski
«Portrait de l’artiste en saltimbanque»
Skira, 1970
nouvelle édition
coll. «Arts et artistes»
128 pages, 59 illustrations,
2004, Gallimard



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